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dimanche 6 mars 2022

Ukraine, histoire d'une nation en quête d'avenir

7 000 kilomètres d’est en ouest, 

2 000 kilomètres du nord au sud


Au Ve siècle, les Antes, une population slave, donnent au pays une physionomie définitive, que n’altéreront pas la domination des Khazars altaïques du VIIe au IXe siècle, celle des Varègues scandinaves à partir de 882, et enfin celle des Turco-Mongols, aux XIIIe et XIVe siècles.

Ce qui attire les migrants ou les conquérants en Ukraine, c’est le tchernoziom (“terre noire”) des régions centrales : un sol où les marnes et les argiles, mélangées à des débris organiques, assurent des récoltes céréalières exceptionnelles (…)


Les couleurs nationales actuelles, bleu et or, y font allusion, selon Benoist-Méchin : « Le bleu intense du ciel et des fleuves – le Don, le Dniepr, le Boug et le Dniestr – […] ; l’or, qui est la couleur de la plaine elle-même, lorsqu’elle se couvre en été […] de céréales. »


L’Ukraine méridionale, plus sèche, offre une autre richesse : la prairie herbacée, propice à l’élevage (…) une nouvelle population s’y forme : les Cosaques.


La dualité entre les agriculteurs sédentaires et les éleveurs nomades, entre paysans et Cosaques, marquera désormais toute l’histoire ukrainienne. Les conflits sont fréquents entre les deux groupes. Même s’ils coopèrent non moins fréquemment contre des ennemis communs


Un chef varègue, Oleg (Helgi en norrois), fonde à la fin du IXe siècle le premier État de la région : la principauté de Rus (…)


Anne de Kiev, une fille du grand-prince Iaroslav, épouse un roi de France, Henri Ier, en 1051.

Kiev, sur le Dniepr, au croisement de toutes les routes fluviales et terrestres, est alors une capitale fastueuse : « Elle dépassait de loin toutes les cités de l’Europe occidentale, avec sa cathédrale dont les bulbes dorés scintillaient au soleil, et ses marchés qui faisaient l’admiration des voyageurs. »
Mais en 1240, les Mongols brûlent Kiev et détruisent la Rus (…)

Et c’est sous l’égide polonaise que l’ancien pays de Kiev est repeuplé et remis en valeur au XVIe siècle : une mainmise que renforce, en 1595-1596, la mise en place d’une religion hybride, dite “uniate”, orthodoxe par sa liturgie mais catholique par sa théologie et sa discipline.
La Moscovie évolue dans le sens inverse : elle chasse les Mongols en 1480, se dote d’un État fort et se pose en championne de l’orthodoxie.
Dès 1625, les révoltes contre les Polonais se multiplient en Ukraine (…)

Ayant unifié les Cosaques et mobilisé les paysans orthodoxes, l’hetman Bogdan Khmelnitski anéantit l’armée polonaise en quelques semaines à peine (…)

En 1667, par le traité d’Andrussovo, la Moscovie et la Pologne se partagent l’Ukraine. Le tsar s’empare de Kiev et des régions situées à l’est du Dniepr, y compris les steppes cosaques. Puis des régions à l’ouest du Dniepr quand la Pologne est divisée à son tour, en 1772, 1793 et 1795. L’Ukraine est soumise à une politique de russification tout au long du XIXe siècle (…)

Finalement, les bolcheviques l’emportent et, en 1922, créent une République soviétique ukrainienne nominalement souveraine, mais soumise à un Parti communiste russophone. Le nouveau régime est bien plus féroce avec la paysannerie ukrainienne que ne l’avait été celui des tsars (…) Si bien qu’en 1941, les envahisseurs allemands sont souvent accueillis en libérateurs (…)

La Russie intervient sans cesse pour maintenir à Kiev des gouvernements dociles à son égard. À défaut, elle grappille des lambeaux du territoire ukrainien : la Crimée, annexée en 2014, le Donbass, où des milices russophones ont proclamé deux “républiques autonomes”. Les nationalistes ukrainiens ne voient d’autre issue qu’une adhésion de leur pays à l’Union européenne et à l’Otan. Mais pour la Russie, ce ne serait qu’une nouvelle version de la “Grande Pologne” du XVIe siècle : c’est-à-dire une menace géopolitique mortelle.

(Extraits d'un article de Michel Gurfinkiel, in Valeurs Actuelles, 11/02/2022)

dimanche 12 septembre 2021

Des raids barbaresques en Méditerranée

"La Méditerranée occidentale a longtemps été une ligne de front entre l’islam et la chrétienté. 

Jusqu’au XIe siècle, l’islam contrôle l’Afrique du Nord, la Sicile, l’Espagne et même une partie de la Provence. 

Du XIIe au XVe siècle, la chrétienté contre-attaque, mais au XVIe siècle, l’islam reprend l’avantage, avant d’être mis en échec à la bataille de Lépante, en 1571.

Au cours des XVIIe et XVIIIe siècles, enfin, une sorte d’équilibre s’établit : si la puissance navale des États occidentaux (y compris une nouvelle venue, l’Angleterre protestante) s’accroît sans cesse, les États musulmans d’Afrique du Nord, dits “barbaresques”, continuent à mener une ghaziya active, sous forme de franche piraterie ou de raids côtiers, notamment pour se procurer des esclaves. 

À la fin du XVIIIe siècle, cette piraterie se combine avec une sorte de racket officiel. Les États nord-africains, empire indépendant du Maroc ou régences ottomanes d’Alger, de Tunis et de Tripoli, offrent de “protéger” les vaisseaux occidentaux : de s’abstenir de les attaquer, moyennant le paiement d’un tribut. Curieusement, les pays européens acceptent ce marché. Parce qu’il revient moins cher qu’une guerre ; mais aussi parce que la Méditerranée est alors un espace maritime secondaire, comparé à l’Atlantique.

Le rapport des forces s’infléchit au profit des Occidentaux au tournant du XIXe siècle. La France révolutionnaire conquiert l’Égypte ottomane en 1798. Et, si elle s’en retire trois ans plus tard, ce n’est pas à la suite d’une contre-attaque du sultan, mais sous la pression des Anglais. En 1801, une nouvelle puissance occidentale, les États-Unis, refuse le chantage barbaresque : elle envoie une flotte de guerre et un corps d’infanterie de marine -le US Marine Corps -en Méditerranée. Tripoli est assiégé en 1803 par les Américains, bombardé en 1804 et occupé en 1805. Alger est attaqué en 1816. 

Enfin, en 1827, les Français, les Britanniques et les Russes décident de porter secours aux insurgés chrétiens de Grèce : leurs flottes pulvérisent à Navarin, à l’ouest du Péloponnèse, une flotte turco-égyptienne."

(extrait d'un article de Michel Gurfinkiel, in Valeurs actuelles, 5/08/2021)

dimanche 5 septembre 2021

Sur la Commune de Paris

"(…) La défaite de l’armée de Napoléon III contre celle de la coalition allemande, à Sedan, le 2 septembre 1870, a provoqué la chute de l’Empire. Le 4, la République est proclamée à Paris par un gouvernement provisoire de « défense nationale ». La capitale est soumise à un long siège rigoureux et le républicain Jules Favre se résout à signer, le 26 janvier 1871, un armistice avec le chancelier Bismarck : la France reconnaît sa défaite. Une assemblée législative est élue. Sa majorité, monarchiste, favorable à la paix, réunie à Bordeaux le 17 février, investit comme chef du pouvoir exécutif le plus expérimenté de ses députés, un ancien président du Conseil de Louis-Philippe, Adolphe Thiers, 73 ans.

À Paris, l’opinion, radicalisée par les rigueurs du siège, conteste le choix électoral du pays. On réclame une “commune” avec de larges pouvoirs. Le 31 octobre 1870, déjà, l’extrême gauche a tenté un soulèvement. En réaction au vote de l’Assemblée nationale, bientôt transférée de Bordeaux à Versailles, qui a décidé, le 13 mars, la fin du moratoire des dettes et des loyers ainsi que la suppression de la solde journalière de 30 sous versée à chaque garde, surgit la Garde nationale, milice de la capitale. Elle élit un “comité central”, en concurrence de l’Assemblée élue. La tentative, le 18 mars, de l’armée régulière de s’emparer de 230 canons de la Garde déclenche le soulèvement de l’Est parisien. Deux généraux, Lecomte et Clément-Thomas, sont lynchés par la foule. L’insurrection s’étend.


Le 22 mars, une manifestation des Amis de l’ordre, partisans du gouvernement légitime de Versailles, essuie les tirs de la Garde nationale, quartier de l’Opéra. Effrayée par “la terreur rouge”, la population des quartiers bourgeois de l’ouest fuit la capitale. Le Conseil de la Commune est élu le 28 mars par une ville à moitié déserte. Des “Communes” proclamées dans quelques villes de province, Lyon, Marseille, Narbonne, Le Creusot, ne durent qu’une poignée de jours. Au contraire, la Commune de Paris va tenir soixante-douze jours. Le 5 avril, elle prend le sinistre “décret des otages” : « Toute personne prévenue de complicité avec le gouvernement de Versailles sera immédiatement décrétée d’accusation et incarcérée. » Toute exécution par le camp d’en face d’un « partisan du gouvernement régulier de la Commune de Paris sera sur-le-champ suivie de l’exécution d’un nombre triple des otages »… Son application sera limitée, faute de prisonniers et sans doute aussi à cause de la désorganisation du pouvoir insurrectionnel.

Même si la Commune proclame, dans sa « déclaration au peuple français », « la liberté de conscience », les partisans et disciples du socialiste révolutionnaire Auguste Blanqui (fait prisonnier par le gouvernement Thiers) saccagent des églises et arrêtent des moines. À l’église Saint-Laurent, les plus enragés exhument des squelettes dans la crypte qu’ils exposent à la foule comme des victimes des curés. Les biens des congrégations religieuses sont saisis. Les communards en armes, honorés par la mythologie révolutionnaire, subissent un jugement plus sévère des témoins contemporains. Pour l’écrivain Maxime du Camp, « c’était une multitude indisciplinée, raisonneuse, que l’alcoolisme ravageait ». « La niaiserie semblait marcher de pair avec la violence », résume Edmond de Goncourt.


La gauche a imposé une amnésie sélective sur cet héritage. À côté des principes qui seront repris par les IIIe et IVe Républiques (la laïcité, l’éducation gratuite, la protection sociale en cas de maladie et de chômage, une journée de travail limitée à dix heures dans certains ateliers, un salaire minimal, l’égalité salariale entre les sexes… ), la parenthèse révolutionnaire a développé d’autres revendications contraires à nos traditions et même au patriotisme dont se revendique le mouvement : l’élection des fonctionnaires et magistrats, la suppression de l’armée permanente, la suppression de la préfecture de police de Paris, le mandat des élus impératif et révocable.


À l’intérieur, les radicaux l’emportent. Le 1er mai, à l’initiative d’un vieux militant jacobin, Jules Miot, un “comité de salut public” est instauré : 45 membres du Conseil ont voté en sa faveur contre 23 qui, un temps, vont cesser d’assister aux séances. De son côté, l’armée du gouvernement régulier s’est réorganisée : les prisonniers de guerre, libérés par les Allemands, ont rejoint ses rangs. Paris est encerclé. Le 21 mai, l’ouest de la capitale est reconquis. Commence la Semaine sanglante qui oppose les 130 000 hommes du général de Mac Mahon à plusieurs dizaines de milliers de communards. Au soir du 22 mai, la ligne de front va du quartier de Saint-Lazare à celui de Montparnasse.


Contraints de reculer vers l’est, les partisans de la “révolution sociale” se retirent dans un sillage de destruction. Un premier incendie est allumé à l’angle des rues Royale et Saint-Honoré. La colonne Vendôme a été abattue. Sur la rive gauche, la chancellerie de la Légion d’honneur, les hôtels particuliers (pillés) de la rue de Lille, le palais d’Orsay, siège de la Cour des comptes, la Caisse des dépôts sont minés et détruits. « La Commune a employé le feu strictement comme moyen de défense », écrira Karl Marx. « Du passé, faisons table rase… », le verset de l’Internationale, composée en juin par le communard Eugène Pottier, prend tout son sens.


À la question « Que fait-on du palais des Tuileries, l’antre du césarisme ? » le délégué civil à la guerre, Charles Delescluze, rétorque : « Le feu, le feu, le feu partout ! » François Jourde, responsable des finances, avait prévenu : « Si nous sommes vaincus, nous brûlerons Paris. » Le Palais-Royal est incendié comme le Palais de justice. Mais aussi la Bibliothèque impériale, l’Hôtel de Ville, le grenier à blé du bassin de l’Arsenal, la manufacture des Gobelins…


Au soir du 24 mai, Edmond de Goncourt voit dans Paris en flammes « une éruption du Vésuve sur une feuille de papier noir ». Pour Émile Zola, la Seine est une rue « brûlant aux deux bords d’une chaussée de lave » et la Cité « un soleil de sang sur une mer sans borne ». Le Louvre n’échappe à la destruction que grâce à l’énergie du conservateur Barbet de Jouy. Le 24 encore, des insurgés allument un bûcher au sein de Notre-Dame, sauvée par l’intervention des internes de l’Hôtel-Dieu.


Le 28 mai, la dernière barricade tombe. L’ordre est rétabli dans un Paris ravagé. L’ampleur de la répression (8 000 morts durant la Semaine sanglante selon l’historien britannique Robert Tombs, 4 467 condamnés à la prison, 8 000 déportés) est à la mesure de la peur qu’a inspirée l’insurrection.

Paradoxalement, c’est dans cet écrasement impitoyable que la Commune puisera son mythe le plus fort. Les vaincus ont imposé leur légende."


(extrait d'un article de Jean-Michel Demetz, in Valeurs Actuelles , 12/08/2021)

lundi 2 août 2021

Sur Louis XVI

"Lors de sa naissance en 1754, Louis-Auguste, duc de Berry, est troisième dans l’ordre de succession au trône. 

Ses parents sont ce que l’on appelle alors des dévots, des catholiques austères mais sincères. Son père lui inculque le respect des humbles, lui fait partager le repas des paysans et même labourer un champ.


Il maîtrise le latin à l’âge de 13 ans (…) Il parle l’italien et l’espagnol, possède quelques éléments d’allemand, et surtout se débrouille en anglais, au point de lire dans le texte Shakespeare, le philosophe Hume ou les historiens Gibbon et Walpole (…) il excelle en mathématiques, ce qui lui donne l’accès à la cartographie, à la navigation océanique, à la géographie, mais aussi aux questions de finances publiques.


En fait, le roi, les ministres, la cour, s’intéressent aux philosophes et au besoin les protègent. Ces derniers prônent des réformes mais dans le cadre de la monarchie, le seul système qui leur paraît adapté à un grand État. La vraie question, qui court dans tous les partis, serait plutôt de savoir quelle monarchie.

Deux modèles sont en concurrence : la monarchie parlementaire anglaise et la monarchie absolue “ éclairée ” prussienne ou russe (…) Mais l’opinion regimbe. À 13 ans, dans un petit livre de Réflexions écrit à la requête de son précepteur, le duc de La Vauguyon, Louis-Auguste, le futur Louis XVI, a noté : « Je dois toujours consulter l’opinion publique, car elle ne se trompe jamais. »

Devenu roi à 19 ans au printemps 1774 -son grand-père a été emporté par la variole en dix jours -, il rappelle les parlements. On l’acclame.


Hardman note qu’il est beaucoup plus fasciné par l’Angleterre que par les puissances continentales…


La crise révolutionnaire est surtout due à des difficultés de trésorerie : la guerre d’Amérique a ruiné l’État. À cela s’ajoute en 1786 un scandale : l’affaire du Collier, qui porte atteinte à la réputation de la reine. Une grande partie des élites conspire alors contre le roi et ses ministres, pour défendre ses intérêts. L’historien Bernard Faÿ parle d’une “ triple trahison ” : celle de la noblesse, celle du duc Philippe d’Orléans, prince du sang, qui rêve de remplacer Louis sur le trône, et celle des parlements."


(extraits d'un article de Michel Gurfinkiel dans Valeurs Actuelles, 22/07/2021)

dimanche 6 décembre 2020

Pierre Vermeren sur la République française

"(…) Il faut attendre 1875 et même 1879 pour que la République prenne le pas sur ses adversaires monarchistes. Mais la possibilité du retour de la monarchie ne peut encore être exclue. C'est pourquoi les républicains, qui tiennent l'appareil d'État, refusent soixante-dix ans durant le vote des femmes, jusqu'à de Gaulle : ils soupçonnent les Françaises, du fait de leur proximité avec les prêtres, de vouloir restaurer la monarchie (…)

Le rôle des historiens dans le personnel politique dirigeant de la IIIe République est à l'inverse de notre situation. Ils exacerbent le patriotisme local, la “petite patrie” normande ou auvergnate, pour préparer l'amour de la grande patrie (Ernest Renan). Fêtes, défilés, expositions, école, images d'Épinal, littérature, manuels scolaires, rien n'est oublié pour maintenir les citoyens dans l'exaltation patriotique et les faire adhérer au régime.

La IIIe République reprend l'héritage de 1789 contre tous ses ennemis. D'abord l'empire. Elle n'a pas beaucoup d'efforts à faire : la capture et la chute de Napoléon III permettent de tourner cette page sans combat. Puis elle s'abat sur l'extrême gauche lors de la répression sanglante de la Commune, pour montrer que République et terreur n'ont pas partie liée. Dès lors, l'adversaire devient la monarchie. Aux législatives de janvier 1871, les princes Bourbons et Bonaparte sont interdits de se présenter. Mais les deux tiers de la France qui vote (l'autre est occupé par les Allemands) font un triomphe aux monarchistes. Pendant cinq ans, légitimistes et orléanistes tiennent le destin du pays dans leurs mains : mais incapables de s'entendre, ils ont poussé le corps électoral vers les républicains, en 1876 puis 1877. Reste le président de la République, Mac-Mahon, monarchiste convaincu, finalement poussé à la démission. L'histoire ne repasse pas les plats.

Reste donc l'Église catholique (…) 95 % des Français sont baptisés ; libres-penseurs, socialistes (eux-mêmes tenus en marge), protestants et francs-maçons sont des minorités. (…) l'irréligion est forte à Paris. Mais l'Église n'a jamais été aussi puissante qu'en cette fin de XIXe siècle. Elle envoie des missionnaires dans le monde entier (les trois quarts des missionnaires catholiques sont français), son clergé est plus nombreux qu'au XVIIIe siècle, elle scolarise bientôt plus de la moitié des petits Français (…)

Pour la première fois depuis des siècles, dans la succession des générations qui ont fait la France, la génération née dans les années 1940 et 1950 (pour simplifier) a coupé les chaînes de la transmission. Le symbole, c'est mai 1968. Mais le processus va à son terme. Tout ce qui était transmis depuis des siècles, et valorisé comme tel, cesse de l'être : cela va du latin à la cuisine, du catéchisme à l'art de la guerre, des chansons populaires au roman national, de la géographie aux mœurs les mieux ancrées. Perdant leurs assises, toutes les institutions sont ébranlées : la République n'échappe pas à la règle."

(extraits d'un entretien de Pierre Vermeren, auteur d'On a cassé la République, avec Anne-Laure Debacker, in Valeurs Actuelles, 26/11/2020)

mardi 7 avril 2020

Ces pandémies qui ont tué des empires

La Mésopotamie est, entre l’an 4000 avant l’ère chrétienne et l’an 3000, l’un des premiers foyers de la vie urbaine. Des dizaines de cités de plusieurs milliers d’habitants apparaissent alors dans cette région. Ainsi Uruk, l’Erekh biblique : en –3200, c’était la plus grande ville du monde, avec 50 000 habitants à son apogée.

Les rois d’Uruk dominaient les régions agricoles avoisinantes et des cités secondaires.

Uruk et les autres cités mésopotamiennes sont souvent frappées par des crises graves. La vie urbaine s’effondre, la population diminue brutalement, les empires se disloquent.

Remplacement progressif des peuples fondateurs, Sumériens et Élamites, par des Sémites (Akkadiens puis Araméens) et des Indo-Iraniens ou apparentés (Hittites, Mittaniens, Mèdes, Perses), qui leur empruntent leur technologie, leur religion et leur écriture.

Au début de l’ère chrétienne, d’autres pandémies vont abattre une civilisation plus puissante encore : Rome. En 450 ans, de l’an 150 à l’an 600, la population du monde romain chute de 55 à 35 millions d’habitants: de près de 40 %. Anthropologiquement, la chute a été plus abrupte encore, dans la mesure où les populations romaines ou romanisées d’origine ont été en partie remplacées, au fur et à mesure qu’elles disparaissaient, par des immigrants barbares : Germains, Slaves, Arabes, Berbères.

Une “peste antonine” venue de la région mésopotamienne — peut-être la variole — se répand dans un Empire romain parvenu à son apogée vers 165 et subsiste à l’état endémique pendant une quinzaine d’années. 

Entre 251 et 266, deuxième “peste”, dite “d’Aurélien”: à Rome, on fait état de 5 000 décès par jour ! Le dépeuplement soudain de la capitale — de plus d’un demi-million d’âmes à 200 000 ou 300 000 — provoque, au début du IVe siècle, le transfert du gouvernement dans l’ancienne Byzance grecque, rebaptisée Constantinople. 

La troisième “peste” romaine (542-543), sous Justinien, est la plus meurtrière : elle fait pendant trois mois de 5000 à 10000 morts par jour dans l’empire d’Orient, atteint la Gaule en 580 et y reste endémique jusqu’au milieu du VIIIe siècle ! Les symptômes décrits par le philosophe Procope correspondent à ceux de la peste bubonique.

Il faut mille ans à l’Europe pour retrouver dans un nouveau cadre culturel — la chrétienté — le niveau du Haut Empire romain. C’est alors que la peste bubonique revient, contrecoup d’un Empire mongol qui a unifié la plus grande partie de l’Eurasie, de la Chine à la Pologne. Sous le nom de Peste noire, la pandémie naît en Chine vers 1330, atteint Constantinople puis la Sicile en 1347 et ravage l’Europe jusqu’en 1351. Au total, elle tue près du cinquième de la population mondiale et 25 % de la population européenne, avec des pointes à 70 % dans certaines régions. 

En 1492, quelques milliers d’Espagnols atteignent l’“hémisphère occidental”. Les voici en contact avec le Mexique en 1518, puis avec le Pérou en 1532. Ces pays sont beaucoup plus peuplés que la péninsule Ibérique: 30 millions d’habitants dans l’espace mexicain et une vingtaine de millions dans l’espace andin, contre 6,5 millions en Espagne et 1,3 million au Portugal. 
En 1521, quand les Espagnols tentent de reprendre Tenochtitlán, ils apportent la variole. Maladie sérieuse pour les Européens, elle est mortelle pour les Méso-Américains. Le Mexique n’est pas vaincu: il se désintègre littéralement.

Même scénario au Pérou, onze ans plus tard, à ceci près que la variole a précédé l’arrivée de Francisco Pizarro et de son minuscule bataillon : moins de 200 hommes. Venue du sud du Mexique vers 1525, la maladie ravage et désorganise en effet l’Empire inca, provoquant notamment une guerre civile : quand l’empereur Atahualpa rencontre Pizarro à Cajamarca, dans le nord du Pérou actuel, il vient de remporter des victoires décisives contre son demi-frère Huáscar ; mais son armée, qui compte 80 000 hommes, a été en partie contaminée et ne sera plus en mesure de se battre efficacement. Les plus valides préfèrent battre en retraite : retranchés dans les hauts plateaux, ils poursuivront la résistance pendant un demi-siècle.

Après la variole, toutes les maladies européennes déferlent sur le monde amérindien : grippe, rougeole, typhus, peste… Elles déciment des populations qui ont déjà fondu de moitié et perdu tous leurs cadres politiques ou culturels. Le pire est atteint au début du XVIIe siècle, quand la population du Mexique tombe à moins de 3 millions d’habitants et celle du Pérou à moins de 2 millions.

(extraits d'un article de Michel Gurfinkiel, mars 2020)

samedi 24 décembre 2016

Noël, objet d'histoire

Au IIIe siècle, aux chrétiens qui voulaient fêter la naissance du Christ, Origène, Père de l’Église, objecte encore qu’il s’agit d’une coutume païenne.

Noël s’installe au cours du IVe siècle. 

(…) le choix de la date du 25 décembre ne répond pas à la préoccupation de neutraliser une fête païenne, celle du Sol Invictus romain, mais plutôt au souci de profiter du symbolisme cosmique. Le solstice devient le jour où naît le « vrai » soleil de justice identifié au Christ (…)

La première crèche installée à l’intérieur d’un sanctuaire serait celle de l’église des jésuites de Prague, datant de 1562. En France, il faut attendre le XVIIe siècle pour que cette pratique se développe, sous l’influence de l’Oratoire et de sa spiritualité de l’enfance (…)

La fête donne lieu à des débordements jusqu’au XVIIe siècle. Entre le 25 décembre et le 6 janvier, les codes étaient bousculés, inversés, avec les jeux et défilés, les fêtes de l’âne ou des fous ou cette curieuse fête de l’évêque des Innocents, le 28 décembre, où un enfant déguisé en évêque menait l’office (…)

Au Moyen Âge et sous l’Ancien Régime, les monarques s’identifient à l’Enfant-Roi ou aux mages de la crèche, qui deviennent opportunément des « rois » mages. C’est à Noël que Clovis reçoit le baptême. À Noël, que Charlemagne se fait couronner en l’an 800.

(…) le totalitarisme hitlérien qui cherche à gommer l’aspect chrétien de la fête.

(Extrait d'un article de La Croix, 22/12/16 à propos du livre "Noël, une si longue histoire" d'Alain Cabantous et François Walter.)