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dimanche 4 janvier 2026

"Le mai 1968 de l'Église" par Laurent Dandrieu

"Soixante ans après sa clôture le 8 décembre 1965, Vatican II n'en finit pas de faire débat. Deux livres montrent que, avant d'être un événement théologique, le Concile fut le lieu d'intenses affrontements entre visions opposées de ce que doit être l'Église, qui créa les conditions d'une révolution.

Nous en espérions un printemps, il en est venu une tempête. Ce constat désabusé sur le concile Vatican II n'est pas sorti de la bouche d'un de ses contempteurs, mais de l'homme qui sans doute l'a le plus marqué de son empreinte : le pape Paul VI lui-même.

C'est l'un des nombreux paradoxes du Concile, que ceux qui en espéraient le plus un profond renouvellement aient dû souvent constater qu'il fut au contraire suivi d'une crise sans précédent, sans pour autant qu'ils remettent en cause ni sa nécessité ni ses orientations fondamentales.

Soixante ans après sa clôture, le Concile continue de susciter débats et publications. Deux ouvrages ont salué cet anniversaire. Nouvelle Histoire du concile Vatican II, d'Yves Chiron, sans renouveler le sujet, a le mérite de fournir une synthèse aussi claire que possible sur un sujet aussi touffu. Plus fouillée et novatrice, une nouvelle traduction de Vatican II, l'histoire qu'il fallait écrire, du vaticaniste italien Roberto de Mattei, revendique une approche originale : alors que le débat continue de faire rage entre ceux qui interprètent le Concile à la lumière de la continuité de la Tradition et ceux qui y voient une rupture, l'historien explique qu'il est impossible de trancher sans considérer le déroulement du Concile lui-même, et que les conditions dans lesquelles les textes conciliaires ont été élaborés sont un élément essentiel de l'analyse du sens même, si controversé, de ces textes.


L'un des éléments de « la sanctuarisation idéologique » du Concile, pour reprendre l'expression de Guillaume Cuchet, réside dans le fait qu'il aurait été, selon ses thuriféraires, un événement spirituel intense où le souffle de l'Esprit saint aurait tout emporté. La lecture de Roberto de Mattei évoque tout autre chose, un affrontement intense entre deux visions de l'Église, l'une traditionnelle et l'autre révolutionnaire, qui passe certes par des disputationes théologiques, mais aussi par d'innombrables manœuvres de couloir, luttes d'influence et même conspirations diverses. On décrit souvent le Concile comme la victoire d'une majorité "progressiste" (l'expression est réductrice mais elle fut utilisée par Paul VI lui-même) sur une minorité conservatrice ; Roberto de Mattei, dont le livre fait souvent penser aux travaux d'Augustin Cochin sur la Révolution française, montre qu'il s'est agi en réalité de l'affrontement de deux minorités se disputant les votes du Marais, et que le camp "progressiste" ne l'a emporté que pour des raisons qui n'ont pas grand-chose à voir avec le fond des choses ni avec l'Esprit saint...


La première de ces raisons est une meilleure organisation et une meilleure habileté manœuvrière, guère regardante sur les moyens - comme de bloquer administrativement une pétition contraire à ses propres positions pour que, arrivée hors délais, elle ne soit plus recevable ; ou bien faire pression sur le pape pour qu'il exclue d'une commission un père conciliaire jugé "intégriste" (en l'occurrence Mgr Lefebvre). 


La deuxième est le soutien de ce qu'Yves Chiron appelle le « péri-concile» : si Benoît XVI a évoqué un « Concile des médias » qui aurait déformé le sens du Concile réel, il est en réalité artificiel de les séparer car le Concile se jouait aussi à l'extérieur, et surtout dans les médias, dont les analyses instauraient un climat, très favorable à une révolution dans l'Église, qui influença grandement les milliers de pères conciliaires, lesquels, contrairement à ce qui se passe durant un conclave, ne furent pas coupés du monde durant les trois années qui englobèrent les quatre sessions du Concile.


La troisième supériorité du camp progressiste fut le soutien des papes Jean XXIII et Paul VI, et notamment du second, dont l'encyclique Ecclesiam suam, publiée en 1964, résume l'esprit qu'il a entendu donner au Concile : celui d'un dialogue bienveillant avec le monde. C'est l'un des paradoxes de Vatican II : suggéré à Jean XXIII par des cardinaux conservateurs qui en espéraient l'édification d'un rempart contre les assauts renouvelés du modernisme, et alors que les consultations menées en amont auprès des pères conciliaires penchaient massivement pour une condamnation du relativisme moderne, le Concile, qui rejeta les textes préparés à l'avance par la curie romaine, accoucha d’une ouverture au monde et d'un catholicisme libéral à l'opposé de ces intentions initiales. La condamnation du communisme, qu'il paraissait à beaucoup urgent de renouveler alors qu'il était au faîte de sa puissance mais aussi de sa séduction sur les esprits chrétiens, fut bloquée par le camp progressiste avec le soutien des papes qui s'y étaient engagés auprès des représentants de l'orthodoxie russe, en échange de leur venue au Concile. Un exemple parmi d'autres de ce soutien constant des papes aux progressistes réside dans la présence, parmi les experts désignés par Jean XXIII pour épauler les pères conciliaires, du père Yves Congar, pourtant condamné par Pie XII pour ses vues hétérodoxes, qui ne se cachait qu'à peine de vouloir protestantiser l'Église par détestation de « l'esprit romain » et qui, pourtant, contribua de manière décisive à bien des textes de Vatican II...


Ceux-ci furent cependant l'objet de batailles d'amendements acharnées qui en font des textes de compromis, ce qui n'arrangea pas leur style déjà nébuleux et favorisa les querelles d'interprétation qui surgirent après le Concile : comme le note Roberto de Mattei, « l'abandon du langage thomiste, clair et rigoureux, n'a pas été sans conséquences sur le plan théologique ». Et de citer Marcel De Corte : « En répudiant le langage, signe des concepts, on a répudié les choses, et en répudiant les choses, on est entré d'un seul coup, au grand étonnement des pères eux-mêmes ou de la plupart d'entre eux, dans la subversion et dans la révolution permanente. »

Sans procéder à des préconisations précises, les textes de Vatican II ont en effet été perçus comme l'entrée dans une nouvelle ère qui permettait toutes les innovations, liturgiques ou théologiques, et l'abandon des anciennes disciplines. Si Paul VI mit en garde rapidement contre cette façon de voir, rien n'y fit et le modernisme s'engouffra dans la brèche ouverte dans le rempart de la Tradition, laissant entrer dans l'Église, selon l'aveu angoissé du pape lui-même, « les fumées de Satan ».


Le dernier paradoxe du Concile est qu'il se ralliait à la modernité alors que celle-ci, note Roberto de Mattei, « était à la veille d'une crise profonde, qui montrerait ses premiers symptômes quelques années plus tard, avec la révolution de 1968. Les pères conciliaires auraient dû accomplir un geste prophétique en défiant la modernité plutôt qu'embrasser son corps en décomposition ». Il cite l'abbé Laurentin, correspondant du Figaro au Concile, qui notait : « Les requêtes du mouvement de Mai 68 coïncidaient, dans une large mesure, avec les grandes idées du Concile. » Le résultat fut le même dans les deux cas : le triomphe du relativisme, malgré les efforts ultérieurs de Jean-Paul II et Benoît XVI pour en extirper l'Église, avec un succès relatif. La question qui se pose, soixante ans après, est cruciale: peut-on lutter contre des conséquences dont on continue de vénérer les causes ? "


(in Valeurs actuelles, 3/12/2025)


lundi 21 septembre 2020

Les Croisades

« Si tu portes ta foi comme un étendard, comme aux Croisades, et que tu fais du prosélytisme, ça ne va pas », avait répondu le pape François à un jeune belge qui l’interrogeait il y a un peu plus d’un an. Immédiatement, la comparaison avait été mise en exergue, certains médias n’hésitant pas à titrer que le pape condamnait les Croisades, suscitant un débat enflammé dans la presse. Aujourd’hui encore sujet est tabou et propice aux récupérations idéologiques de tous bords. Ainsi, quand le cardinal Ratzinger, avec la Commission théologique internationale dont il était alors président, et Jean Paul II avaient, à la veille du Jubilé de l’an 2000, travaillé sur la notion de repentance par rapport aux fautes commises par l’Eglise au cours des siècles passés, ils s’étaient heurtés à un certain nombre de résistances, certains leur reprochant de vouloir faire le procès de l’Histoire. Mais ils avaient tenu bon et Jean Paul II avait demandé pardon pour les « péchés commis dans le service de la vérité ». Ces péchés, quels furent-ils?

« La croisade a été une idée qui, de soi, était pure, mais de fait, a été tout de suite envahie et souillée par une idée impure », écrivait le philosophe français Jacques Maritain en 1970. De fait, l'idée pure est celle de la « guerre juste » qui recouvre deux dimensions. La première est le légitime secours porté par les croisés occidentaux à leurs frères chrétiens d'Orient sous le joug de l'envahisseur Turc qui au XIe siècle menace l'empire byzantin. Le deuxième est la libération du Saint Sépulcre et la protection des pèlerins en route vers Jérusalem, victimes de pillages et de meurtres. « Le problème, explique le dominicain François Daguet, docteur en théologie, c'est que la réalisation n’a pas  été tout à fait conforme à l'intention : rapidement, subtilement, il y a un glissement de la guerre juste à la guerre sainte ». Or, si la guerre juste obéissait à une logique de légitime défense collective avec un bien commun à récupérer, avec la guerre sainte, poursuit François Daguet, « il s’agit d’user de la force et de la violence au nom de Dieu et de la propagation de la foi ».

Ainsi, que se passe-t-il dans la tête d’un chevalier du XIe siècle qui décide de se croiser ? L’historien Jean Richard a consacré une partie de ses recherches à cette question. Dans L’Esprit de la croisade, il évoque, au premier rang des motivations, la « caritas fraterna », charité fraternelle. « Pourquoi la croisade, esquissée en 1074, s’est elle réalisée en 1095 ? » interroge l’historien. Pas à cause de la prise de Jérusalem par les musulmans : ces derniers s’y étaient établis plus de quatre cents ans auparavant. « C’est parce que l’invasion, par les Turcs, des territoires byzantins, peuplés de chrétiens est cause, pour ces mêmes chrétiens, de souffrances et d’oppression », explique Jean Richard. Les croisés puisent aussi leur ardeur dans l’idée de défendre « l’héritage du Christ » qu’est la Terre Sainte qu’ils croient fermement avoir perdu à cause de leur péché. Pour la retrouver, il faut donc faire pénitence. Ainsi, la motivation spirituelle est souvent première : le pape Urbain II n’a-t-il pas promis l’indulgence plénière à qui participerait à l’expédition visant à libérer le tombeau du Christ ? Le pèlerin est un pénitent. Les conditions de l’expédition sont réellement dures, les combats meurtriers, la faim et les épidémies féroces. On a beaucoup glosé sur la cupidité des croisés et l’attrait du pouvoir mais si cela a malheureusement existé, dans leur immense majorité, ceux-ci doivent s’endetter pour financer leur voyage et rentrent appauvris. Ainsi, poursuit Jean Richard, « leur motif essentiel reste celui que Rutebeuf exprime au XIIIe siècle, sous cette forme pittoresque : le Paradis ne saurait s’acheter à trop haut prix ! ». En un mot : le salut.

Défensif et pénitent, l’esprit de Croisade est corrompu quand la violence s’invite, d’emblée. « La première corruption de la guerre juste par rapport à la doctrine de la guerre, analyse François Daguet, a été l’usage de la violence terrible dont les croisés, notamment en Europe, ont fait preuve en particulier vis à vis des juifs. » En 1096, sur le chemin vers la Terre Sainte, des croisés s’en prennent aux communautés juives en Rhénanie, Cologne, Mayence, Trêves, commettant des massacres de grande ampleur. L’historien Jean Flori explique que contaminés par la thèse développée par l’Eglise romaine faisant des juifs le « peuple déicide », « beaucoup de croisés ne comprenaient pas comment l’on pouvait aller combattre au loin les « ennemis du Christ » (les musulmans au Proche Orient) et laisser vivre en paix, au cœur même de la chrétienté, d’autres « ennemis du Christ » (les juifs). Le glissement vers la guerre sainte est consommé. « En période de Chrétienté, poursuit François Daguet, le religieux et le temporel sont très étroitement mêlés. Le pape décrète la croisade et ce sont les royaumes chrétiens et l’Empire qui procurent les troupes pour faire la Croisade. Maintenir dans ces conditions strictement et à tout instant l’objectif religieux est tout à fait difficile. On ne fait jamais la guerre proprement. Ce qu’illustrent les croisades c’est l’extrême danger qu’il y a à ce que des instances civiles coopèrent aux visées religieuses surtout quand il s’agit de faire usage de la force armée. »

Dès lors que le verrou a sauté et que l’on s’accoutume à mettre la force armée au service de la religion, de nouvelles croisades voient le jour dont le but n’est plus ni Jérusalem ni les Chrétiens d’Orient, mais les albigeois et les hussites, sans compter que cette conception aura des conséquences désastreuses au moment des guerres de religion. Pour autant, le mea culpa nécessaire de l’Eglise catholique n’est ni un exercice d’autoflagellation ni un jugement a posteriori. Au-delà de la nécessité de tirer les leçons de l’Histoire, c’est un devoir spirituel sous-tendu par une question théologique : « l’Eglise est le corps du Christ et c’est le même depuis 2000 ans, explique François Daguet. La solidarité entre ses membres transcende le temps et l’espace ».

Marie-Lucile Kubacki, in La Vie (31/07/2015)

jeudi 17 septembre 2020

Scandales dans l’Eglise : les enseignements de l’Histoire

"Parce que toute institution s'incarne en des hommes et des femmes par nature imparfaits, il est de notre responsabilité de ne plus confondre l'église du Christ et sa représentation institutionnelle. Une mise en perspective historique permet de mieux penser les soubresauts actuels pour, peut-être, réussir à croire mieux.

À la fin du XVe siècle, en France, les chrétiens constatent que leur Église est en mauvais état. Jamais, depuis plusieurs siècles, les mœurs des clercs n'ont été si mauvaises. L'administration de l'Église est pleine d'« abbés » qui ne sont pas prêtres et qui multiplient les bâtards. Les moines courent les routes et ne répugnent pas au coup de poing au sortir des auberges. Les moniales prennent leurs aises dans de splendides costumes de laine fine. Les évêques cumulent les diocèses comme les administrateurs les jetons de présence ; il n'est pas rare qu'ils en aient trois ou quatre à la fois. On ne se prive pas de moquer ces prélats grands seigneurs, ces protonotaires libidineux et ces cordeliers assassins.
Et pourtant rarement la foi aura été aussi vive. La fin du XVe siècle est une époque de piété très intense, de réveil des grands pèlerinages, de fondation d'ordres nouveaux, d'appropriation de la prière des religieux par les laïcs au moyen des livres d'heures ; c'est la période qui invente l'oraison et le chant sacré polyphonique. On prie et on grogne tout ensemble ; on croit et on conteste. On s'accroche à Dieu et aux saints ; quant aux hommes, même en chasuble, on n'oublie jamais que ce sont des hommes. La crise morale de la fin du Moyen Âge est ce qui ressemble le moins mal à ce que nous vivons. On en peut trouver des échos antérieurs, au XIe siècle, ou bien dans l'antiquité chrétienne citons les batailles rangées entre moines à Alexandrie au IVe siècle. Mais le scandale peut prendre des formes bien différentes.

Au XVIIIe siècle, contrairement à ce que laissent croire les « égrillardises » auxquelles se sont complu les littérateurs pornographes du temps, l'Église en France est des plus vertueuses. Le célibat des prêtres est respecté, religieux et religieuses observent règle et clôture, les évêques résident dans leur diocèse et y vivent le plus souvent avec beaucoup de simplicité. L'Église du XVIIIe siècle, à quelques exceptions près, est parfaitement respectable. Et c'est précisément à cause de cette respectabilité que des événements mineurs y prennent une dimension de scandale. Un économe des Jésuites fait de mauvaises affaires sur le commerce colonial : énorme battage, procès, expulsion. Un prélat particulièrement peu éclairé sert d'intermédiaire, sans rien y comprendre, dans une escroquerie aux diamants c'est le cardinal de Rohan et l'affaire du collier de la reine : tout l'épiscopat voit sa réputation entachée. Tandis que, deux siècles plus tôt, les sommes fabuleuses qui passaient dans les mains des cardinaux d'Amboise ou d'Armagnac n'étonnaient personne.
Ce qui a fissuré l’image de l’Église du siècle des Lumières est, paradoxalement, l'exigence qu'elle s'était fixée à elle-même depuis le concile de Trente.
C'est ainsi que l'une des périodes les plus tristes de l'Église est celle qui précède le grand schisme d'Occident de quelques décennies. Le Grand Schisme (1378-1417) a certes troublé les consciences, mais moins peut-être que la fin du XIIIe siècle. De ce siècle et des conciles du Latran avait été héritée une Église forte, structurée, avec une vie intellectuelle exceptionnellement brillante et une hiérarchie des plus solides. Mais voici que la force devient dureté, l'intelligence, idéologie. Le pape se rêve roi universel n'est-il pas le « vicaire du Christ » ? et dicte ses ordres aux souverains laïcs. L'exigence théologique tourne à la suspicion. En quelques années, toute la machine se grippe. Boniface VIII menace d'excommunier Philippe le Bel, qui menace de déposer le pape, tout cela pour des raisons politiques, donc étrangères à la foi. Le désir de justice, de justesse, de perfection qui avait illuminé l'époque de Saint Louis a tourné à la rigidité. L'inflation du discours ecclésial a débouché sur le scandale. Le scandale, c'est d'avoir justifié par l'Évangile une guérilla fiscale et d'avoir fait d'un différend politique l'égal d'une hérésie. Même pas par cynisme : par errements intellectuels, par aveuglement.

Ce qui frappe l'historien dans l'examen de ces crises, en effet, c'est le contraste entre le discours de l'Église institutionnelle sur elle-même et la médiocrité de ceux qui incarnent cette institution. Le cardinal de Rohan était pieux, mais il avait le cerveau d'un sansonnet. Jean XXII était un homme à poigne, mais aussi un vieillard acariâtre et revanchard. Boniface VIII, un psychorigide de premier choix (Philippe le Bel aussi). Or, du temps de Jean XXII, pour se limiter à cet exemple, l'Église avait sur elle-même un discours splendide, un discours d'ordre, de rigueur, de sainteté. D'où le scandale de son désordre. Ce contraste scandaleux est vrai de toute institution à toute époque. Un ministre voleur, un président coucheur, et c'est la République comme telle qui est contestée. Car, quel que soit le discours que tient une institution, elle ne vaut que par les hommes qui la font. C'est là une loi qu'à toutes les époques on tend à oublier, parce qu'un légitimisme naturel conduit presque toujours les hommes et les femmes à croire qu'un évêque est éclairé parce qu'il est évêque, ou une mère supérieure, généreuse parce qu'elle est mère supérieure.
Avec ou sans mitre ou crosse, en réalité, un être humain reste un être humain. Médiocre et pécheur. La grâce du sacrement n'oblitère pas la nature humaine. Ce qui aggrave le cas de l'Église est que, contrairement à la République, elle est une institution divine. Fondée par le Christ, déclarée par lui son « corps ». Contester l'Église, pour un Boniface VIII, c'est contester Jésus lui-même, quand bien même il ne s'agirait que d'un sujet aussi médiocre que les taxes de mutation sur les diocèses. Et que l'on ne croie pas cette dérive réservée au Moyen Âge : le responsable d'une grande association scoute des années 1960, à propos d'une réforme pédagogique contestée, a écrit cette phrase terrible : « Nous faisons ce que le concile veut, ce que l'Église veut, ce que le Christ veut, lui qui est la Voie, la Vérité et la Vie. » Grand Dieu ! Cela veut-il dire que, si l'on conteste la réforme du scoutisme, on est hérétique ? Ou M. le commissaire général a-t-il pris la grosse tête ?
En somme, le scandale dans l’Église a deux sources. La première est l'acte mauvais du membre de l'Église et spécialement du ministre de l'Église. La seconde est le regard faux que l'on porte sur l'Église. On confond l'Église du Christ, toujours à naître, et qui naîtra vraiment quand tous ses membres seront saints, c'est-à-dire au Jugement dernier, avec l'institution ecclésiale, faite d'hommes et de femmes ensemble, brillants et sots, nobles et égoïstes, ardents et lâches. Et l'on fait cette confusion parce que l'Église telle qu'elle s'incarne est l'image, la seule image que nous ayons, de l'Église éternelle. Image véridique en ses saints. Mais en ses saints seulement. Cela, le XVe siècle le savait. Mais nous ?

L'Église catholique a connu bon nombre de convulsions, mais la crise actuelle est différente. D'abord à cause de sa médiatisation mondiale, qui l'accélère, qui l'aggrave, et qui contribue, probablement, à sa résolution. Ensuite, parce que ce qui scandalise aujourd'hui n'est pas ce qui scandalisait hier.
L'Histoire nous apprend que l'Église a toujours été pécheresse, dans ses individus et dans son institution. Pis : parce que sa vocation est la sainteté, elle a toujours été scandaleuse. Elle n'a jamais été à la hauteur. Elle ne peut pas l'être, parce qu'elle est faite d'hommes et de femmes imparfaits et que sa vocation est d'être corps du Christ. Elle avance, elle marche, elle tombe, elle se relève. Elle ne perd pas de vue sa vocation. Mais le chemin est long, et la route, accidentée. Si notre foi en l'Église est ébranlée, c'est que cette foi, si sincère fût-elle, était naïve. La sainteté de l'Église, comme notre propre sainteté, ne sera pleinement réalisée que le jour de notre rencontre avec le Christ. La crise d'aujourd'hui peut au moins nous faire ouvrir les yeux sur cette vérité."

Yves Combeau, 6 juin 2019, in La Vie

vendredi 4 septembre 2020

La réforme grégorienne

Nommée « grégorienne » en référence à la personnalité du plus marquant des papes de la période, un moine bénédictin élu sous le nom de Grégoire VII (1073-1085), cette réforme court de Léon IX (choisi en 1048) à Calixte II (mort en 1124). Depuis la fin de l'Empire romain d'Occident, qui avait fait du christianisme sa religion officielle, le modèle carolingien avait profondément modifié le contexte politique. 

(…) la collusion, voire la consanguinité, entre l'épiscopat et la noblesse crée un mélange des genres qui finit par être délétère. La simonie (commercialisation des fonctions sacrées) fait des ravages, tout comme le concubinage, voire le mariage, des prêtres ou des évêques (…)

Grégoire VII s'engage dès son élection dans un bras de fer titanesque avec l'empereur Henri IV au sujet des « investitures » épiscopales. La bataille est politique, elle a pour enjeu la supériorité de Rome sur le pouvoir temporel, énoncée par le fameux texte rédigé par le pape en personne, le Dictatus papæ (1075). 
Henri IV finit par aller à Canossa, où Grégoire le fait attendre trois jours, à la fin du mois de janvier 1077, les pieds dans la neige, avant de daigner le recevoir.
(extraits d'un article de François Huguenin in La Vie, août 2020)