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lundi 25 décembre 2023

Pierre Valentin : quelques vérités sur le wokisme

Que vous inspire cette affirmation que l’on a souvent entendue : le mouvement woke n’existe pas ?

Pierre Valentin.  La plus grande ruse du “wokisme” est de faire croire qu’il n’existe pas. Mais paradoxalement, cette stratégie peut constituer un aveu de faiblesse assez dommageable pour le mouvement lui-même. On l’a vu aux États-Unis, lorsqu’en 2021 l’État de Virginie a dû élire un nouveau gouverneur. Tout penchait en faveur d’un candidat démocrate, puisque l’assemblée législative locale et les sénateurs étaient démocrates. Mais le candidat républicain, dans sa campagne, se mit à dénoncer l’enseignement à l’école de la théorie critique de la race, appuyé par des parents. La stratégie du Parti démocrate fut alors de répliquer à ces parents : “Vous n’avez pas vu ce que vous avez vu de vos yeux” afin d’esquiver le débat. Résultat, le candidat républicain fut élu.

Ainsi, souvent ceux qui défendent les thèses du wokisme s’en défendent. C’est un des rares cas où l’oiseau sémantique de la gauche s’est échappé de la cage. D’habitude, les tenants de la gauche contrôlent le champ lexical. Concernant le wokisme, c’est un mot qui était initialement, il faut le rappeler, une auto-revendication, et qu’ils ont donc inventé. Mais lorsque l’oiseau s’est échappé, qu’ils ont perdu le contrôle du mot, il a fallu l’abattre à tout prix. Il est bien plus aisé, pour eux, dans un débat, de se dire antiracistes ou antisexistes car cela sous-entend que leurs adversaires sont racistes ou sexistes, plutôt que de se dire woke et d’affronter, donc, un anti-woke.

L’existence du mot woke permet de poser le débat dans des termes qui ne sont pas acceptables par la gauche. Je pense que c’est pour cela que le mot l’irrite tant. En outre, je parle de “gauche” volontairement et pas simplement de wokisme, parce que les partis, les hommes politiques et les institutions de gauche qui utilisent encore wokisme ou woke sont devenus très, très rares. À ma connaissance, il y a Marianne et la Fondation Jean-Jaurès. Cette raréfaction est une première défaite sémantique car, souvent, quand ils avalisent la non-existence d’un mot, ils finissent, après, par avaliser la chose, ou a minima ne plus la critiquer.

Comment expliquer que le wokisme se développe à gauche de l’échiquier politique ?

Quand on met côte à côte la “vieille” gauche et le wokisme, il y a pourtant des points de divergence massifs, comme l’universalisme, le rationalisme, la laïcité… Néanmoins, on observe, par exemple, que l’emploi de l'écriture inclusive explose au sein des partis de gauche. Élisabeth Badinter elle-même a concédé un peu la défaite, en expliquant : « Une partie de la gauche a adopté cette idéologie (woke), une autre n’est pas forcément d’accord mais suit en silence pour ne pas être catégorisée dans le camp des bourreaux. » Comment expliquer cette dynamique ?

Si les points de divergence ont souvent été mis en exergue, les points de convergence sont, eux aussi, très forts, et même suffisamment forts pour qu’ils soient préférés aux principes que je viens de citer et qui distinguaient ces deux gauches. Ces points de convergence sont la notion de “jeunisme” théorisée dès 1968, qui a constitué une des bombes à retardement idéologiques que la gauche a ramenées en son sein. On peut citer également la notion de sens de l’histoire. Ces deux gauches ont en commun un même « snobisme chronologique » dont parlait C.S. Lewis. Tout ce qui est du passé est dépassé, et tout ce qui est nouveau est forcément mieux. S’y ajoute la fascination pour la figure de “l’Autre”. En désignant toujours plus de nouvelles minorités, comme les transgenres ou les musulmans, les wokes en font des nouveaux “damnés de la terre” qui ont un effet paralysant sur la personne de gauche. Quelles que soient les contradictions engendrées par le soutien de cette nouvelle minorité (comme le fait que cela signe l’abandon de l’universalisme, la relégation des femmes, etc.), l’interlocuteur de gauche ne pourra s’opposer à cette figure de l’Autre pour ne pas être relégué, par son opposition, à l’extrême droite.

Le wokisme n’est-il pas un mouvement nécessaire de défense des minorités du globe ?

Sauf que les minorités ne sont pas défendues en soi, mais en tant que capacité de déconstruction des normes occidentales. Elles ont ainsi un rôle instrumental et c’est pour cela que j’emploie l’expression “chair à canon déconstructrice”. Une fois que la femme (“minorité” majoritaire par ailleurs) a été utilisée pour accabler l’homme et le déconstruire, on va se débarrasser d’elle et la remplacer par le transgenre, qui a un potentiel déconstructeur supérieur et n’est pas limité par sa biologie. Là où la femme ne peut qu’accabler l’homme, la catégorie du trans permet d’accabler carrément la distinction homme/femme elle-même.

Cette instrumentalisation des minorités se vérifie dans de multiples exemples. Ainsi, la théorie critique de la race aux États-Unis postule que le système occidental états-unien est fait par et pour les Blancs. Quand des minorités non blanches se mettent à se débrouiller remarquablement bien, par exemple comme les Asiatiques ou les Juifs, on va les traiter de White adjacent, c’est-à-dire de quasi-Blancs, de proto-Blancs, et donc proches de la blanchité désignée comme le mal suprême. Ils sont symboliquement déchus de leur statut de minoritaires. C’est un cas d’école : les wokes ont ici préféré défendre leurs théories plutôt que de défendre un groupe ethniquement minoritaire.

Ils sont pétris du ressentiment qui les pousse à faire l’éloge d’une minorité non pas pour ce qu’elle est, mais pour sa capacité à détruire une norme. L’importance est d’accabler un certain type de coupable plutôt que de défendre un certain type de victime. La sollicitude envers la minorité sert à masquer la haine envers la majorité.

Est-ce pour cela que vous constatez que « l’idéologie woke n’est qu’une pure négation » ?

Ce constat est, à mes yeux, la seule façon de donner une sorte de cohérence à la myriade de contradictions internes que les gens soulèvent régulièrement au sein de ce logiciel. Par exemple, la philosophie queer, qui est une branche très importante du wokisme, va dire que sa propre mouvance est indéfinissable, que son contenu positif est vide. Par contre, là où elle se définit très bien, c’est qu’elle est en opposition avec la norme du moment, le légitime, le dominant, etc. Donc, le contenu positif est absent, alors que le contenu négatif est très clair. Lorsqu’on demande aux wokes de dépeindre leur utopie, ils le font toujours de façon négative. Ce serait un monde sans domination, sans racisme, sans discrimination, etc.

Cela a pour conséquence un mécanisme identifié par Orwell dans la Ferme des animaux qui décrit une révolution faite par les cochons, lesquels symbolisent l’avant-garde éclairée, au nom du reste de la ferme, les dominés. Ces cochons martèlent qu’il faut éradiquer l’homme et que tout ira mieux. Message qui, par ailleurs, est le même que celui du féminisme contemporain. In fine , les cochons qui devaient abolir les hommes trinquent avec eux et on est revenu au point de départ. Ils ont effectué un tour sur eux-mêmes. Orwell nous prévient ainsi, entre autres, que dès que l’on présente son projet politique par la négative, on finit par revenir au point de départ.

Les événements depuis le 7 octobre  le montrent : une grande part du progressisme occidental post-Seconde Guerre mondiale a eu comme point de départ la lutte contre l’antisémitisme. Cette tendance progressiste a donné naissance au wokisme. Mais aujourd’hui, on revient à l’antisémitisme que l’on cherchait précisément à éviter.

Vous observez d’ailleurs que ces postures de négation sont dans la logique du bouc émissaire théorisée par René Girard.

En effet, et cela nous rappelle que l’intersectionnalité – le projet implicite ou explicite de la gauche depuis de nombreuses décennies -, qui apparaît comme innovante et transgressive, nous ramène, en réalité, à la plus archaïque forme d’unité du monde, préchrétienne, celle du bouc émissaire. C’est également l’approche du psychanalyste de la Fondation Jean-Jaurès, Ruben Rabinovitch, qui explique que sans ennemis, le wokisme se dissoudrait. L’unité de l’ennemi confère une cohérence au groupe sans laquelle il n’est pas. Pire que ça, sans ennemi, le groupe s’autodétruirait. Je cite également le politologue Pascal Perrineau qui explique qu’avec l’effondrement de la social-démocratie et du communisme (on pourrait même ajouter, à certains égards, du projet libéral), la gauche est en perte de grands récits unificateurs. Et le wokisme va lui offrir une forme d’unité, mais négative. Donc, plus le contenu positif de la gauche devient flou, se dissout et disparaît, plus l’ennemi commun va devenir important et le chantage à l’extrême droite va s’accélérer.

Vous expliquez que le wokisme incarne une « révolution contraire ». De quoi s’agit-il ?

C’est une idéologie qui est en mouvement permanent. Le terme woke vient initialement de # staywoke qui implique donc un état en changement permanent, nécessitant une grande attention puisque l’on pourrait à tout moment s’endormir. Typiquement, le drapeau LGBT, par inclusion, a été obligé d’accepter sans cesse de nouvelles couleurs, de nouveaux symboles. J’encourage tous les lecteurs à aller voir la version de Microsoft qui présente la version la plus inclusive qui puisse être. On ne comprend rien. C’est proprement psychédélique, avec une quantité hallucinante de symboles et de couleurs. C’est très intéressant, car ce sont les principes d’inclusivité qui s’incarnent et on en voit toutes les contradictions, cela ne ressemble plus à personne, et ne rassemble pas plus.

Quant au côté révolution “circulaire”, il faut bien comprendre que les wokes ne veulent pas renverser le système, mais l’inverser. Ils veulent simplement échanger les rôles de dominants et de dominés. Je cite ainsi des propos qu’on pourrait proprement qualifier de “proto-génocidaires” sur les Blancs qui sont émis par les médias américains comme : « La blanchité est un virus qui ne sera pas éradiqué tant qu’il y aura encore des porteurs. » C’est loin d’être une demande d’égalité. C’est une expression du ressentiment. Mais on ne peut pas, dans l’espace public, dire “Nous voulons nous venger”. Par contre, on peut affirmer “Nous voulons de l’égalité”. Tout ce ressentiment se justifie par une demande pudique de “rééquilibrage historique” dont la fin n’est jamais donnée.

Ce mouvement va-t-il vers sa propre destruction ? Qu’en attendre, qu’espérer ?

La plupart des préconditions psychologiques et sociologiques ont été accentuées par les divers confinements. L’atomisation sociale, la bureaucratisation des rapports sociaux, le fort égalitarisme idéologique et la diversité visible, par exemple, s’accélèrent.

Toutefois, la décrédibilisation du wokisme émerge, notamment depuis le 7 octobre dernier et sa position vis-à-vis de l’antisémitisme. Le système médiatique se nourrit toujours d’un bouc émissaire, mais celui-ci est peut-être en train de changer. Ce serait désormais davantage l’extrême gauche que l’extrême droite. Et c’est une dynamique intéressante dans l’optique de lutter contre le wokisme, parce que la culpabilisation se défait, d’une certaine façon, par la question de l’antisémitisme qui est là où cette culpabilisation s’est faite initialement. Si on part du principe que la culpabilisation chez les majoritaires et le ressentiment chez les minoritaires sont l’essence psychologique qui fait tourner le sadomachisme woke , la déculpabilisation du majoritaire commence à avoir lieu depuis un moment, même si elle part de loin.

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Pierre Valentin. Jeune diplômé en philosophie et politique de l’université d’Exeter (Angleterre) 

Entretien dans Valeurs Actuelles du 14 décembre 2023.

jeudi 27 mai 2021

Extrait d'un entretien avec Patrick Buisson

(…)

- Nous payons, écrivez-vous, le prix de la liquidation du monde ancien et des dérégulations massives qui ont suivi mais, paradoxalement, le monde ancien n’est-il pas en train de resurgir de façon inopinée ?


- C’est très précisément la bonne nouvelle que porte la pandémie. Ce que les Français ont applaudi, chaque soir à 20 heures, à travers le personnel hospitalier et tous les premiers de corvée qui ont tenu la France à bout de bras, ce sont les valeurs du monde d’avant, celles que la mondialisation et la globalisation avaient décrétées obsolètes autant qu’indésirables : la gratuité, l’entraide, la solidarité, le don de soi, le dévouement au bien commun. Ce qu’ils ont plébiscité, ce sont les valeurs du monde de la dette et du devoir contre celles du monde du dû et du droit. Le monde des débiteurs contre le monde des créanciers. Bref, l’antithèse absolue de ce nouveau monde dont Emmanuel Macron s’était fait, lors de sa campagne de 2017, le chantre enthousiaste et l’habile fondé de pouvoir.


- La crise sanitaire a-t-elle mis en échec l’idéologie du progrès ?


- La foire d’empoigne des médicastres et autres morticoles sur les plateaux de télévision, où les sachants ont voulu jouer aux sachems en dépossédant le politique de sa substance et le peuple de sa souveraineté, n’a pas fait que délégitimer la “parole experte”. Elle a mis à nu le dispositif de savoir-pouvoir si bien décrit par Michel Foucault. « L’idolâtrie des moyens, écrivait Bernanos, va toujours de pair avec l’oubli des fins. » Dans le sillage de l’abominable XIXe siècle, le couple abrasif que formaient la science et la technique a voulu s’ériger en finalité. “Plus de science, moins de croyances”, c’était l’antienne des nouvelles idoles. Le Covid nous confronte à un événement régressif que les modernes, embarqués dans leur délire prométhéen, n’avaient pas osé imaginer même dans leurs pires cauchemars. Le grand récit de l’homme émancipé par la science et augmenté par le transhumanisme bute sur une bestiole qui nous ramène cruellement à notre condition de mortels (…)


À la mort de Jean XXIII, de Gaulle a eu ce mot terrible, rapporté par Peyrefitte : « On a toujours tort de donner l’apparence de se renier, d’avoir honte de soi-même. Comment voulez-vous que les autres croient en vous si vous n’y croyez pas vous-même ? » (…)


L’ homo economicus, qui nous est présenté depuis les années soixante comme le modèle achevé de l’aventure humaine, postulait l’éradication de tout ce qui plafonnait les possibilités de bonheur terrestre. D’où la grande offensive culturelle contre la culpabilité d’essence chrétienne qui agissait comme un frein à la jouissance et à la consommation. L’antagonisme radical du marché et du sacré a pris forme à ce moment-là. La télévision s’est chargée de la grande entreprise de rééducation populaire et de lessivage des consciences en dissipant ce que le poète Henri Michaux appelait le « stellaire intérieur ». Jamais une autorité émergente n’aura disposé d’un tel pouvoir pour conditionner les esprits. Jamais soumission à un magistère ne fut aussi totale et instantanée (…)


- Le recul du sacré est-il au cœur de notre relation à l’islam ?


- Évidemment. Comment demander aux musulmans de s’assimiler à une société qui n’est plus approvisionnée en religieux et en sacralité ? Dans les années soixante, l’assimilation était encore possible dans la mesure où subsistait, d’une part, une identité forte et attractive du patriotisme français comme religion séculière et, d’autre part, une proximité morale et symbolique entre l’islam et les valeurs chrétiennes. Ces creusets-là n’existent plus (…)


- À qui la faute ?


- Un certain fondamentalisme républicain est incontestablement à l’origine du processus de radicalisation des musulmans de France. Parce que faute de ressources et d’appareil symbolique pour faire religion à la place de la religion, il s’enferme dans le déni du besoin anthropologique de religieux, dans le rejet de toute dimension sacrée de la vie humaine, le laïcisme n’est pas la solution mais une partie du problème. Sans compter la dérive libertaire, individualiste et hédoniste de la société française qui nourrit chez les musulmans un double sentiment explosif d’infériorité en termes de puissance et de supériorité en termes de civilisation. Comment, face à une société qu’ils jugent décadente et apostate, les musulmans ne se sentiraient-ils pas agressés dans leur être de croyant et leur identité profonde ? L’islam n’est au fond que le miroir qui nous renvoie l’image de tout ce que nous avons perdu, et notamment l’idée même du sacré qui nous est devenue complètement étrangère.


- Vous les comprenez ?


- Nous sommes le seul pays d’Europe où les signes religieux extérieurs sont pratiquement bannis de l’espace public alors que la pornographie de la marchandise et l’obscénité publicitaire s’étalent à tous les coins de rue et sur tous les écrans. J’ai plus de respect pour un musulman qui fait sa prière cinq fois par jour que pour un bobo écolo à trottinette. Plus de respect pour la pudeur d’une femme voilée que pour les lolitas de 13 ans en string. En tant que catholique, je ne me scandalise pas qu’un croyant puisse mettre la loi naturelle au-dessus des lois de la République.


- Alors la guerre civile est inéluctable ?

- Non. Le problème n’est pas tant l’islam que l’immigration. Faute d’assimilation possible, il faut prévenir les risques de conflit par une politique volontariste qui s’attache à réduire, par tous les moyens et de façon drastique, le poids démographique de l’islam en France, tout en laissant les musulmans parfaitement libres de pratiquer leur religion sur le territoire national.


- Quel est pour vous l’ennemi principal ?

- Ce n’est à coup sûr ni l’immigré ni le musulman. Mais bien plutôt la classe dirigeante qui, droite et gauche confondues, a créé, en toute impunité sinon en pleine conscience, les conditions de l’explosion qui nous menace aujourd’hui. Après un honteux déni du réel, on assiste, désormais, à l’émergence d’un nouveau politiquement correct à l’intérieur du politiquement incorrect. Il consiste à donner des gages sur les enjeux de société au progressisme libertaire (infanticide des enfants de neuf mois, euthanasie, PMA-GPA) pour mieux faire passer, sous couvert de lutte contre l’islamisme et l’immigration, un discours de classe contre tous les laissés-pour-compte, les réfractaires et les indésirables de la modernité. Comment ne pas mépriser ce monde de la délation, du lynchage et de la ratonnade médiatique ?


(Entretien avec Charlotte d’Ornellas et Geoffroy Lejeune in Valeurs Actuelles, 6/05/2021)

mardi 27 novembre 2018

La dérive de la gauche occidentale vers un Brave New World politiquement correct


"(…) Le coeur du problème, c'est le fait que les dirigeants démocrates sont des bourgeois, comme vous le suggérez. Ce sont des avocats, des professeurs d'université, comme moi, des médecins, etc. D'un côté, ils ont perdu le contact avec la classe ouvrière au centre géographique et idéologique du pays. De l'autre, ils ont décidé de mener une révolution culturelle à Hollywood, dans les médias et dans les universités pour changer les moeurs des Américains. C'est tout un symbole : la gauche a pris Hollywood, mais la droite a pris Washington. Les Américains sont certes devenus plus tolérants en matière de moeurs, mais maintenant il y a de plus en plus de règles pour ce qu'on peut dire. Le politiquement correct a conduit à un climat un peu stalinien (…)

Barack Obama avait laissé tomber les questions du Parti. Il aurait pu travailler à sa reconstruction en mettant en avant le républicanisme. Il ne l'a pas fait. Le slogan, pendant les premières campagnes, était : « On peut le faire » (« Yes We Can »). Mais on peut faire quoi, au juste ? De même, après les attaques racistes meurtrières à Ferguson, il a dit : « Ce n'est pas nous. » Mais il n'a pas dit qui nous étions... Nous sommes qui, quoi ? Il y avait chez lui une réticence à dire que nous sommes tous des Américains, que nous avons des devoirs communs et qu'il faut s'entraider. Il faut donc penser le républicanisme de l'avenir, notamment des idées économiques. Alors que la société est devenue très individualiste, il faudrait apprendre à parler de devoirs civiques. Ce sera le travail difficile d'une génération."

(Extrait d’un entretien paru dans La Vie, 1/11/2018, de Mark Lilla)
Mark Lilla, né en 1956, professeur à l'Université Columbia, à New York. 

Il se considère comme un intellectuel de gauche mais est surtout connu pour sa critique féroce du Parti démocrate, qu'il juge à la fois trop néolibéral en matière économique et identitaire sur les questions sociales. Son dernier livre, La Gauche identitaire. L'Amérique en miettes (Stock), a été très mal reçu par d'autres intellectuels de gauche, dans certains milieux LGBT et par le mouvement « Black Lives Matter »

"L'homophobie et la transphobie occupent aussi énormément les candidats démocrates, à l'image de la sénatrice progressiste Elizabeth Warren, du Massachusetts, qui ne cache pas ses ambitions présidentielles pour 2020. Par le passé, elle a beaucoup oeuvré en faveur d'une politique sociale plus égalitaire et une politique fiscale qui ne soit pas d'inspiration néolibérale ; désormais, elle met plutôt en avant son agenda pro-choice et « identitaire », comme dirait l'universitaire Mark Lilla. Ces dernières semaines, elle a ainsi provoqué un véritable buzz médiatique en publiant les résultats d'un test génétique « prouvant » qu'elle avait des ancêtres amérindiens, comme elle l'avait revendiqué – soulignant ainsi l'importance, en 2018, pour une personnalité politique de prouver scientifiquement qu'elle a des racines ethniques non blanches."
 (Henrik Lindell, in La Vie, 1/11/2018)