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lundi 31 janvier 2022

Le rôle de la France dans la libération de la Grèce de l'emprise turque

1797 : le traité de Campo-Fiormo, signé à l'issue de la première campagne d'Italie de Bonaparte, attribue à la France les îles Ionniennes (dont Corfou et Ithaque), ancienne propriété de Venise.

1820 : la Vénus de Milo est découverte, puis transférée au Louvre. Le phihellénisme français est d'abord littéraire. Tout le romantisme français s'engage derrière la Grèce, berceau de la civilisation européenne : Vignu, Musset, Victor Hugo, Chateaubriand…

1821 : la Grèce s'insurge contre l'oppression otttomane qui dure depuis la chute de Byzance, en 1453. L'évêque de Patras, Germanos, donne le signal de l'insurrection générale. Les insurgés attendent une intervention de l'Europe. Mais Metternich, chantre de la Sainte-Alliance, qui réunit les vainqueurs de Napoléon, s'y oppose. La victoire grecque aurait amorcé un éclatement de l'Empire ottoman dont les conséquences auraient compromis l'équilibre européen.

Les mains libres, le sultan de Constantinople entreprend de noyer dans le sang l'insurrection grecque et fait appel au pacha d'Egypte, Méhémet-Ali. Les atrocités se multiplient.

1822 : massacre dans l'île de Chios (23 000 morts, 42 000 habitant réduits en esclavage)

1824 : Lord Byron, parti combattre les Turcs, meurt des fièvres à Missolonghi.

1825 : un colonel français, Charles Nicolas Fabrier, qui s'était illustré à Wagram et à la Moscowa, prend le commandement des troupes grecques existantes, en plein déliquescence.

1825-26 : 12 000 combattants sont exterminés à Missolonghi.

1827 : une flotte française, une flotte britannique et une russe se retrouvent dans la baie de Navarin, dans le Péloponnèse. La flotte turco-égyptienne, commandée par Ibrahim Pacha, est détruite. La guerre est engagée entre l'Europe et l'Empire ottoman. Les Britaniques, qui craignent un effondrement des Turcs au profit de la Russie, se refusent à intervenir.

1829 : les Russes obtiennent Everan et les portes fortifiées de l'Arménie, les bouches du Danube et l'ouverture des Détroits. Le traité d'Andrinople reconnaît un Etat grec indépendant.

lundi 3 février 2020

Guerre italo-turque en Lybie dans les années 1910

La Libye de 1911 est toujours sous souveraineté ottomane. Des troupes italiennes y débarquent pour en déloger les Turcs. L'opération réussit, mais au prix d'un violent conflit avec des irréguliers locaux…
À son arrivée en Libye, au début du mois d'octobre 1911, le major de l'armée ottomane Ismail Enver ne se fait guère d'illusions : sa mission est impossible. Il a reçu l'ordre de repousser l'envahisseur. Mais comment faire avec de si maigres moyens ? L'armée italienne a débarqué, à la fin du mois de septembre, et s'est rapidement déployée le long du littoral du dernier territoire africain encore sous souveraineté ottomane.
Rome entend bien renouer avec son passé colonial sur cette rive méridionale de la Méditerranée. Après une journée de bombardements par la marine, Tripoli est occupé, le 1er octobre. La garnison turque a dû se rendre. Le pays se trouve, il est vrai, quasi sans défense. Car le gros des effectifs militaires ottomans en garnison en Libye a été dépêché au Yémen afin d'y mater une rébellion. Dans les casernes de Tripolitaine, à l'ouest, et de Cyrénaïque, à l'est, il ne reste que 4 000 soldats réguliers.
À Constantinople, l'offensive italienne a pris de surprise le gouvernement du sultan Mehmed V, successeur de son frère Abdülhamid II, déposé deux ans plus tôt par des officiers patriotes, les Jeunes-Turcs du Comité Union et Progrès. L'opinion gronde devant cette nouvelle humiliation. Les chefs militaires qui prétendent mettre un arrêt au déclin, symbolisé par la perte continuelle depuis des décennies de territoires dans les Balkans, ne peuvent rester inertes. Privé de la Libye, qui lui appartient depuis 1551, l'Empire ottoman devrait abandonner son titre glorieux d'“empire des trois continents”. Inacceptable !
La riposte s'organise aussitôt. Attaché militaire à Berlin, lié à la famille impériale par son mariage avec une nièce du sultan, Ismail Enver revient à Constantinople pour y préparer une contre-offensive. Mais comment envoyer sur place et au plus vite des renforts ? Faute d'entretien, la marine ottomane rouille dans la Corne d'or, cependant que la route terrestre entre le Bosphore et Tripoli, longue de 4 500 kilomètres, est interdite à des convois massifs : elle passe par l'Égypte, laquelle se trouve sous contrôle britannique.
Le major Enver rassemble quelques officiers ottomans qui se sont portés volontaires et voyageront discrètement, via l'Égypte ou la Tunisie, en civil. Parmi eux, l'attaché militaire à Paris, Fathi Bey. À peine arrivés sur le sol libyen, au mois d'octobre 1911, ces gradés appliquent aussitôt le plan qui a été préparé. Il s'agit de lever des milices au sein de la population arabe et de les lancer dans des actions de guérilla contre l'armée italienne.
Dès le 23 octobre 1911, les Ottomans mènent une première contre-attaque victorieuse à quelques dizaines de kilomètres de Tripoli. Des milliers de combattants arabes descendus du djebel montent à l'assaut des lignes tenues par les Italiens. Les combats sont d'une violence qui va saisir d'effroi les observateurs.
Dans la petite oasis de Shar al-Shatt, les bersaglieri du 11e régiment sont submergés. Pris à revers par des civils qui les attaquent au couteau, les soldats italiens doivent se rendre. Leur sort sera épouvantable. Tous les prisonniers, sauf deux survivants qui témoigneront de l'horreur, sont livrés à la barbarie : empalés, châtrés vifs, éviscérés, leurs yeux sont crevés ou cousus.
Lorsque les troupes italiennes reconquièrent leurs positions, quelques heures plus tard, les soldats sont sidérés. Témoin direct, l'envoyé spécial du quotidien argentin La Prensa, Enzo d'Armesano, dresse un tableau dantesque du charnier. Certains hommes ont été enterrés vivants dans le sable. D'autres ont été crucifiés ou cloués sur les palmiers dattiers de l'oasis. Au total, 503 soldats et officiers ont été massacrés. L'armée italienne est sous le choc de « la trahison » des Arabes auprès des Ottomans.
La propagande romaine avait présenté la conquête de la Libye comme une œuvre de libération des populations locales soumises au joug ottoman. L'horreur de Shar al-Shatt dissipe les illusions mais pas l'incompréhension au sein du corps expéditionnaire. « Tu ne peux imaginer, écrit le soldat Gino Tuci à un ami, combien notre cœur est plein de haine contre ces lâches que l'Italie avait nourris. Quelle récompense ! »
Les représailles, démesurées, vont déclencher une campagne de presse des quotidiens britanniques horrifiés qui relatent le massacre de milliers d'hommes, femmes et enfants dans une oasis voisine, tous tués par les soldats du roi Victor-Emmanuel III. Le fantassin Angiolo Ciardini écrit à son père : « Les rues de Tripoli sont jonchées de cadavres de rebelles arabes. L'ordre a été de donner de fouiller les maisons et on a trouvé des armes et munitions en grande quantité. » Les suspects sont arrêtés et déportés dans des camps sur l'île de Ponza, au large du Latium, ou dans les îles Tremiti, dans l'Adriatique.
La lutte contre l'envahisseur italien prend un tour nouveau. Le djihad, la guerre sainte, est proclamé. Tout bon musulman est sommé de prendre les armes afin de repousser l'ennemi. À cette fin, les officiers ottomans présents sur place, bien que souvent athées et membres de loges franc-maçonnes, ont conclu une alliance contre-nature avec la puissante confrérie de la Sanousiyya bien établie en Cyrénaïque et dans le Fezzan. Cet ordre religieux, fondé en 1837 par l'Algérien Mohammed ben Ali Al-Sanoussi, prône un retour à la foi initiale de l'islam, une interprétation littérale du Coran, sous l'influence du wahhabisme saoudien. Pour ses affidés, combattre la modernité occidentale est un devoir sacré.
Ce qui ne devait être pour l'état-major italien qu'un simple engagement militaire tourne à l'enlisement. Certes, Rome contrôle les ports, mais au-delà… Les soldats creusent des tranchées où ils attendent avec angoisse, dans la nuit glacée de l'hiver libyen, les coups de main des jihadistes. Commandé par le général Carlo Caneva, le corps expéditionnaire qui comptait quelque 36 000 soldats, réclame des renforts : ils seront bientôt 100 000 hommes à rejoindre les sables libyens.
À l'est, dans la région de Tobrouk, un autre jeune officier ottoman âgé de 30 ans va infliger, entre décembre 1911 et mars 1912, de lourdes pertes aux troupes italiennes qui ont tenté une percée. Il s'appelle Mustafa Kemal, le futur Atatürk, fondateur de la Turquie moderne. Lui aussi dépense temps et énergie à traiter avec les chefs tribaux locaux. Mais dans le rapport qu'il envoie à l'état-major ottoman, il ne cache rien de l'ingratitude de sa tâche. Chaque offensive doit être précédée de longues et inutiles palabres ; plutôt que de donner des ordres, il faut avancer des « propositions ». Les alliés tribaux sont d'une fiabilité toute relative : des 1 000 “saints guerriers de l'islam” promis par un chef contre de l'or, 250 seulement sont apparus à l'heure de la bataille, et parmi eux, certains ne sont pas armés !
Pour ces gradés ottomans qui rêvent d'occidentaliser la Turquie, la Libye est une terre bien étrange. L'officier Nuri Conker écrit non sans ironie : « La vie dans le désert n'est pas toujours facile. Nous n'avons pas vu voir une femme depuis trois mois : elles se cachent toutes derrière des voiles épais. Nous vivons des vies ascétiques comme des moines du mont Athos. Si nous continuons ainsi, notre prochaine étape sera à coup sûr le paradis.»
La résistance orchestrée par les officiers ottomans rencontre vite ses propres limites. Face à la supériorité de l'artillerie et de l'aviation italiennes - qui inaugure les premiers bombardements aériens de l'histoire -, Istanbul décide de mettre un terme à la bataille. D'autant que la marine italienne ouvre un front dans l'Égée, pilonne les Dardanelles et occupe Rhodes. Surtout, une nouvelle guerre autrement plus importante pointe, à l'automne 1912, dans les Balkans. La Bulgarie, la Grèce, le Monténégro et la Serbie veulent déloger l'Empire de ses derniers territoires en Europe. Les officiers ottomans dépêchés en Libye sont rappelés.
Le 18 octobre 1912, la Sublime Porte, par le traité d'Ouchy, signé sur les rives du lac Léman, consent à la perte de la Tripolitaine et de la Cyrénaïque. Des officiers ottomans, secrètement demeurés en Libye, commandés par Aziz Bey, continueront pourtant jusqu'en 1918 à soutenir une guerre larvée contre les forces italiennes.
La guerre n'aura pas été perdue pour tous les Ottomans. De ses coups d'éclat en Libye qui l'ont rendu populaire, Ismail Enver va tirer un profit politique. Devenu Enver Pacha, il est bientôt l'un des auteurs du coup d'État du 23 janvier 1913 et devient l'homme fort du nouveau régime. Ministre de la Guerre de 1914 à 1918, il est condamné à mort par contumace par un tribunal turc en 1919, notamment pour la déportation forcée des Arméniens.
Qu'importe. Un siècle plus tard, alors que le président turc Erdogan est prêt à envoyer ses soldats en Libye, un pays en proie à la guerre civile, les médias d'Istanbul n'ont pas manqué de célébrer le rôle joué jadis par Enver Pacha et les siens dans les sables de Cyrénaïque.
(Article de Jean-Michel Demetz in Valeurs Actuelles, 23/1/2020)

samedi 14 avril 2018

« Un impitoyable nettoyage ethnique » (Patrice Franceschi)

"Fin mars 2018, des centaines de milliers de Kurdes – hommes, femmes, enfants, vieillards – ont dû fuir la région d'Afrin, dans le nord-ouest de la Syrie, pour échapper aux hordes djihadistes lancées à leurs trousses par l'armée turque. Images effrayantes d'un exode en tous points semblable à celui de 1940 en France. Sur ces routes de l'exil, ne manquaient même pas les cadavres de civils déchiquetés par les bombardements de l'aviation. Il y en avait partout. En cinq ans aux côtés des Kurdes, je n'avais jamais vu une telle horreur. 
Deux mois plus tôt, l'invasion turque m'avait surpris à Paris mais mes camarades s'étaient aussitôt mis à m'envoyer des centaines de photos et de vidéos attestant les crimes de guerre commis contre eux au cours de leur résistance farouche à cette nouvelle agression : tortures de combattantes capturées, décapitations de prisonniers, massacres d'enfants, exécutions sommaires de paysans, rapts de femmes. La barbarie absolue. De quoi alimenter la crainte d'un nouveau génocide après celui commis contre les Arméniens un siècle plus tôt. Tout cela dans l'indifférence de la communauté internationale. Ou peu s'en faut.
À l'heure où j'écris ces lignes, les Turcs poursuivent impitoyablement le nettoyage ethnique de la région d'Afrin et y installent des milices djihadistes qui n'ont rien à envier à l'État islamique que nous pensions avoir vaincu. Un véritable danger sécuritaire pour la France. Ce n'était pas la peine d'aider militairement les Kurdes à en finir avec Daech pour revenir à la case départ. La situation est si évidente maintenant que le président de la République, Emmanuel Macron, a pris la décision de rompre le silence et a reçu officiellement à l'Élysée une délégation kurde - avec leurs alliés arabes et chrétiens - pour leur signifier qu'ils ne seraient plus seuls désormais. Il a été le seul chef d'État à le faire et il faut souhaiter que son exemple soit suivi partout afin de réparer les fautes morales et politiques que nous avons commises en abandonnant nos alliés, comme si nous ne savions plus distinguer nos amis de nos ennemis."
Écrivain et témoin engagé, Patrice Franceschi défend de longue date la cause kurde.
(in La Vie, 13/04/2018)