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mercredi 23 janvier 2019

Pakistan : être chrétien au pays d’Asia Bibi


Reportage de Laurence Desjoyaux, La Vie, 10/01/2019

Sur Ferozepur Road, la deux fois trois voies qui traverse Lahore, la deuxième ville du Pakistan, la cohabitation tient du miracle permanent. Taxis, tuk-tuks et charrettes tirées par un âne sont sans cesse débordés par une nuée de motos sur lesquelles se serrent des familles entières. En remontant vers le nord, on entre dans un secteur de la ville où se concentrent les ateliers de ferronnerie. 

À l’entrée d’une ruelle, un portique surmonté d’une croix rouillée annonce la présence d’une « colonie » chrétienne, comme il en existe une dizaine dans la périphérie de Lahore. Construite sur un terrain marécageux, Joseph Colony est sans doute la plus pauvre d’entre elles. Dans ce bidonville fait de petits immeubles de briques s’entassent 450 familles chrétiennes touchées par la précarité, mais aussi des problèmes d’alcoolisme et d’addiction. Les déchets jonchent le sol boueux, l’air est saturé de la poussière noire recrachée par les usines voisines.

Ici, la libération d’Asia Bibi après neuf ans de prison et les manifestations réclamant sa pendaison qui ont suivi ont réveillé des souvenirs douloureux. « La moitié des familles du quartier est partie chez des proches par peur de représailles », témoigne Simon Peter, pasteur adventiste d’une église qui se résume à une pièce sans fenêtre. Dès l’annonce de la relaxe de cette mère de famille catholique accusée à tort de blasphème et dont le sort a fait la une des journaux du monde entier, la Dolphin Force, une unité d’élite de la police du Pendjab, a pris position dans le quartier pour protéger les habitants.

« Ils avaient la permission de tirer », croit savoir le pasteur, qui a veillé toute une nuit avec d’autres responsables du quartier dans la crainte d’une attaque. Les entrées de la colonie ont été barrées de grandes bâches visant à dissuader les attroupements. « Nous sommes entourés par deux mosquées et une madrasa, une école coranique. Nous n’avons pas confiance », soupire-t-il.

Voilà la complexité de la situation des quelque 2,5 millions de chrétiens au Pakistan, soit moins de 2% de la population : dans le deuxième pays musulman au monde, ils peuvent pratiquer leur foi, ils ont le droit de construire des églises, de se réunir, et l’État semble désireux de veiller à leur sécurité, mais ils sont régulièrement la cible d’attaques terroristes et craignent ce que l’on appelle ici des « mobs », des mouvements de foule excitée par des religieux fanatiques, qui détruisent tout sur leur passage au nom de la défense de l’islam.

En mars 2013, c’est de ces mêmes mosquées jouxtant Joseph Colony qu’est partie une mob qui a ravagé le quartier, détruisant 150 maisons et plusieurs petites églises de différentes confessions chrétiennes. La raison ? À la suite d’une dispute alcoolisée, Shahid Imran, un musulman, est allé dénoncer son comparse chrétien, Sawan Masih, auprès de l’imam local, l’accusant de blasphème. « Le lendemain, un appel à manifester a été lancé pendant la prière du vendredi et nous avons vu arriver une grande foule, raconte Pervez ­Paulus, le catéchiste qui anime la petite communauté catholique en l’absence du prêtre, qui vient célébrer la messe une fois par mois. Nous avons réussi à la calmer en livrant Sawan à la police. »

Sur recommandation des agents, toutes les familles ont ensuite quitté le quartier. « La foule est revenue et a tout brûlé, soupire l’homme au regard sombre. Il y avait des étudiants des madrasas et des ouvriers des usines environnantes. Ils ont balancé dans nos maisons des produits chimiques utilisés pour faire fondre l’acier… »
Le gouvernement a indemnisé les habitants et rebâti rapidement les habitations, mais les relations sont coupées avec le voisinage musulman : « La confiance s’est rompue ce jour-là. » Ce qui exaspère les chrétiens de Joseph Colony, c’est que les 115 personnes arrêtées pour avoir participé à cette attaque ont toutes été acquittées, tandis que Sawan Masih, condamné à mort pour blasphème, est toujours emprisonné à Faisalabad, à 200km de chez lui. 
Dans le taudis sans électricité où s’entasse sa famille, sa mère, Bilo, au visage digne et aux yeux soulignés de khôl, raconte sa détresse de voir les mois passer sans que l’audience de son recours ne soit fixée. « Nous avions une vie normale avant, tout a volé en éclats », résume Chaman, son mari, un vieil homme malade.

« Cette loi blasphème, c’est l’arme létale que le gouvernement a mise entre les mains des extrémistes, analyse Peter Jacob, l’un des défenseurs des minorités les plus connus au Pakistan, qui préside le Centre pour la justice sociale. Lors des élections législatives de juillet dernier, le parti islamiste TLP a d’ailleurs fait de la défense de cette loi son unique programme… » Durcie en 1986, cette mesure est le symbole de l’islamisation volontariste du pays menée par le régime autoritaire du général Zia-ul-Haq, au pouvoir entre 1977 et 1988. L’article 295-C prévoit ainsi la peine de mort ou l’emprisonnement à vie pour quiconque « profane le nom sacré du saint Prophète ».

Créé pour offrir un refuge aux musulmans du sous-continent indien, le Pakistan, en ourdou le « pays des purs », n’a pas toujours eu une telle coloration islamique. À l’époque, les chrétiens, qui étaient souvent des ouvriers agricoles issus des plus basses castes, espéraient d’ailleurs qu’ils seraient moins discriminés par les musulmans que par les hindous. « Quand le Pakistan a été créé, les minorités ont choisi d’y vivre alors qu’elles n’y étaient pas obligées. Elles ont tout donné au pays »,rappelle Cecil Chaudhry, directeur exécutif de la Commission nationale justice et paix, un organe de l’Église catholique pakistanaise dédié à la défense des droits des minorités religieuses. Son propre père, officier supérieur dans l’aviation, est devenu, bien que chrétien, un héros national durant les guerres contre l’Inde.
Au fil des années, le pays accorde cependant un poids de plus en plus important à l’islam. La Constitution de la République islamique du Pakistan de 1973, toujours en vigueur, dispose que les citoyens sont libres de pratiquer et de professer leur religion, mais l’article 2 établit que l’islam est la religion de l’État, tandis que deux autres articles empêchent les non-musulmans d’accéder aux postes de chef de l’État et de Premier ministre. Une Cour fédérale islamique peut amender toute loi contraire à l’enseignement de l’islam. Le renforcement de la loi sur le blasphème dans les années 1980 arrive comme une suite logique…
« Le problème, c’est qu’elle est détournée pour régler des différends personnels, analyse Michelle Chaudhry, sœur de Cecil et responsable de la fondation familiale qui a pour but de défendre les minorités. Deux enfants se disputent dans la rue ? Blasphème ! Quelqu’un veut prendre la terre de son voisin ? Blasphème ! Le cas d’Asia Bibi n’est qu’un exemple parmi d’autres. » 

Depuis l’adoption de cet amendement, véritable épée de Damoclès au-dessus de la tête des minorités, mais aussi de tous les Pakistanais, le nombre d’affaires a en effet explosé. Entre 1987 et 2017, la Commission nationale justice et paix de l’Église catholique en a recensé 1 505, l’écrasante majorité dans la région du Pendjab. Dans environ un cas sur deux, les personnes inculpées sont elles-mêmes musulmanes, mais les chrétiens sont surreprésentés par rapport à leur faible poids dans la société, puisqu’ils sont impliqués dans un tiers des cas. Beaucoup croupissent en prison pendant des années, voyant leur procès sans cesse repoussé.

« Les juges sont soumis à de fortes pressions, déplore Cecil Chaudhry. Une vision radicale de l’islam s’est répandue même parmi les avocats. » Le Mouvement pour la finalité du Prophète, une association qui réunit plusieurs centaines d’entre eux, s’est ainsi donné pour mission de faire condamner à mort toutes les personnes accusées de blasphème… Dernier cas en date, mi-décembre : deux frères chrétiens ont été condamnés à la pendaison en première instance après avoir été déclarés coupables d’avoir publié sur leur site internet des contenus blasphématoires. 
Le sujet est une préoccupation qui hante le quotidien des chrétiens. Lorsque de telles affaires font l’actualité, le curé de la cathédrale de Lahore rappelle à ses fidèles de ne pas commenter, aimer ou partager sur les réseaux sociaux des contenus relatifs à la religion. « Je ne publie jamais d’opinions personnelles sur ­Twitter, confirme un jeune paroissien. Sur Internet, je ne sais pas qui est mon ami et qui est mon ennemi. »

LDA Quarter, quartier défavorisé du centre de Lahore, où cohabitent chrétiens et musulmans. Dans une petite pièce aux murs lépreux crayonnés par des mains enfantines, Suleman, 10 ans, Sonia, 7 ans, et Poonam, 5 ans, jouent avec un téléphone portable pendant que leur grand-père, Mukhtar, raconte la tragédie qui a fait d’eux des orphelins. En novembre 2014, Shama et Shahzad, leurs parents, qui travaillaient tous les deux dans une briqueterie de Kot Radha Kishan, à une soixantaine de kilomètres au sud de Lahore, pour rembourser un prêt contracté auprès du propriétaire, ont été brûlés vifs dans le four de la fabrique par une mob de plusieurs centaines de personnes. 
Derrière l’accusation de blasphème qui a déclenché cette folie collective se cache en fait un différend entre le propriétaire et le jeune couple, qui voulait quitter l’usine. « L’argument religieux était un prétexte ! » s’exclame le grand-père, qui montre sur son téléphone une des dernières photos de sa fille portant sa petite dernière, qui avait alors tout juste 1 an.

Ce drame, qui a suscité à l’époque une vive émotion dans toute la société pakistanaise, a mis en lumière les conditions de travail dramatiques des forçats de la brique, un secteur où les chrétiens sont très présents : ils forment le tiers de la main-d’œuvre des 20.000 fabriques du pays, selon le syndicaliste musulman Mahmood Butt, secrétaire général de la Pakistan Bhatta Mazdoor Union, un syndicat au sein duquel chrétiens et musulmans tentent de faire valoir leurs droits. « Malgré les différentes lois adoptées dans le pays contre le travail des enfants et le travail forcé, des familles entières sont toujours enferrées dans ce système de prêt qu’elles remboursent, creusent et remboursent encore sur plusieurs générations, explique-t-il. C’est de l’esclavage moderne ! » 
Cet homme déterminé nous emmène visiter l’une de ces briqueteries en périphérie de Lahore, à quelques kilomètres de la frontière avec l’Inde. Sous l’œil menaçant du ­propriétaire avec qui il est engagé dans un bras de fer judiciaire, il nous présente les familles qui vivent et travaillent six jours sur sept près de l’immense four surmonté d’une cheminée en terre d’une quinzaine de mètres. 
Dans une maison basse en torchis composée d’une pièce et d’une petite cour, Ali, 25 ans, raconte ce qui fait son quotidien depuis ses 10 ans : un réveil dans la nuit – 4 heures du matin en hiver, 1 heure en été pour profiter de la fraîcheur – puis 10 à 12 heures dehors pour modeler des briques rectangulaires qui s’étendent par milliers sur le terrain vague qui jouxte le four. Les 1000 briques qu’il fabrique chaque jour lui permettent de gagner 600 roupies, soit moins de 4€. Le crédit que toute la famille tente de rembourser se monte à 3 millions de roupies, soit plus de 18.700€…


Pour les chrétiens, la discrimination dans le monde du travail ne s’arrête pas aux briqueteries. Même si le système de castes n’a officiellement pas cours au Pakistan, les emplois de nettoyage dans tous les domaines leur sont quasiment réservés, surtout dans la région du Pendjab. Régulièrement, des annonces pour des postes d’agents de nettoyage dans des administrations, de balayeurs de rues ou d’éboueurs portent la mention « non-musulman » ou précisent que le candidat doit être chrétien, hindou ou sikh. À Lahore, environ 6000 des quelque 8000 agents de nettoyage sont chrétiens. 
Preuve de la prégnance de ces stéréotypes, les chrétiens, quelle que soit leur catégorie sociale, sont souvent traités de « chuhras », un terme qui les renvoient à leur origine de « hors caste », autrement dit d’intouchables. « Je vis dans un quartier où la plupart de mes voisins sont des musulmans ouverts, avec qui j’entretiens de bonnes relations, témoigne un jeune trentenaire chrétien appartenant à la classe moyenne, mais voilà, un jour, une querelle a éclaté entre mon fils et celui des voisins. Sa mère a traité mon fils de chuhra… »

Pourtant, ce sombre tableau de la situation des chrétiens au Pakistan ne leur rend pas tout à fait justice. Loin d’être des victimes passives, ils se sont organisés en une myriade d’ONG et d’associations de défense de leurs droits. Ils font entendre la voix des minorités dans toutes les instances gouvernementales qui leur sont ouvertes. Ces activistes chrétiens plaident la cause d’Asia Bibi et des autres victimes de la loi sur le blasphème depuis des années. La décision de la Cour suprême de la libérer, bien que jugée trop tardive, les a rassurés sur l’état de la justice dans leur pays. « Le cas d’Asia Bibi est vraiment représentatif des injustices que subissent les chrétiens au Pakistan, souligne Peter Jacob. Mais, en même temps, il montre que notre sort n’est pas scellé, que justice peut nous être rendue. Nous ne sommes pas encore comme l’Iran ! »

Les manifestations de haine qui ont suivi ont suscité la crainte, mais les observateurs les plus optimistes veulent croire qu’elles sont le fait d’une minorité d’extrémistes. « Celle-ci entraîne derrière elle les gens peu instruits et économiquement frustrés, qui sont prêts à suivre une manifestation, quel que soit le sujet », explique Cecil Chaudhry. Autre signe d’espoir, en janvier 2017, la Commission du Sénat s’est officiellement emparée de la question des abus engendrés par la loi sur le blasphème. 
Pourtant, aucune mesure pour punir plus sévèrement les fausses accusations n’a pour l’instant été votée. « On constate une volonté des autorités de contrer les dérives, reconnaît Peter Jacob, mais, à mon sens, c’est toute la loi qu’il faut supprimer, car elle viole les principes de base de la justice. » Ce discours est aujourd’hui inaudible dans un pays où le sujet est explosif.

En ce dimanche de décembre, le son profond des tablas, ces tambours traditionnels pakistanais, emplit la cathédrale du Sacré-Cœur de Lahore. Précédés de la croix de procession, une vingtaine d’enfants de chœur en soutane rouge et surplis blanc s’avancent dans l’allée centrale et répandent, à grands coups d’encensoir, ce parfum d’oliban typique du sous-continent indien. Comme chaque semaine, les fidèles se pressent par centaines pour la messe dominicale de 9h30, si bien que les retardataires doivent s’asseoir sur des tapis déployés dans les allées latérales. 
Malgré les discriminations dont ils sont l’objet, les chrétiens forment une communauté vivante. Les églises sont pleines, les séminaires et les couvents aussi. Les chrétiens sont aussi impliqués dans la vie de la cité grâce à un important réseau d’hôpitaux et surtout d’écoles très réputées, par lesquelles sont passés bien des grands noms du pays.

À Karachi, mégalopole portuaire de près de 15 millions d’habitants ouverte sur la mer d’Arabie, le quartier qui entoure la cathédrale Saint-Patrick témoigne de ce dynamisme. On y compte pas moins de quatre institutions catholiques, qui regroupent plusieurs milliers d’élèves. À l’entrée de l’université Saint-Patrick, un panneau liste fièrement les anciens « Patricians » devenus célèbres : deux joueurs de l’équipe nationale de cricket, des commandants dans l’aviation ou encore des hommes politiques, dont deux anciens présidents : Asif Ali Zardari et Pervez Musharraf. 
L’épouse de ce dernier a fait ses études à quelques centaines de mètres de là, à l’université Saint-Joseph. Dans la cour de cette institution tenue depuis la fin des années 1940 par des religieuses issues d’une congrégation belge, les Filles de la Croix, des jeunes filles en uniforme blanc discutent par petits groupes. Certaines sont voilées, d’autres non.


L’université compte 1200 étudiantes – l’élite de la ville –, à 98% musulmanes. Comme Shakila, qui habite à une heure de route, elles n’hésitent pas à venir de loin. « Toute ma famille est passée ici, raconte la jeune femme de 22 ans dans un anglais ciselé. C’est un lieu d’émancipation des femmes où l’on nous donne la possibilité de développer nos talents. » Sœur Roohi, la principale, fait visiter fièrement les locaux. Dans les classes, des élèves planchent sur les examens qui clôturent le trimestre. Du toit, on voit la cathédrale Saint-Patrick et les écoles voisines. 
« C’est la cité catholique, s’exclame-t-elle. Nous inculquons à nos élèves une grande discipline, mais aussi une grande liberté ! » Ici, la religion n’est pas un sujet. Saadi Razi, 34 ans, ancienne élève, musulmane, devenue enseignante en sciences, insiste sur la tradition de respect, pilier de la maison : « L’humanité est notre religion commune », plaide-t‑elle.

Les chrétiens du Pakistan placent beaucoup d’espoir dans cette nouvelle génération.« Nous avons certes subi une islamisation graduelle, mais les musulmans du Pakistan ne constituent pas un bloc uniforme, insiste Joseph Coutts, l’archevêque de Karachi, élevé au rang de cardinal par le pape François en juillet dernier. Beaucoup, notamment ceux qui viennent dans nos écoles, refusent les formes extrêmes de l’islam. Notre pays est au milieu du gué. » Ira-t-il vers l’islam modéré ou le fondamentalisme radical ? « Il a fallu une génération pour briser le Pakistan, il faudra une génération pour le reconstruire , estime pour sa part Michelle Chaudhry. Nous devons réussir à contrer ce discours qui veut que le Pakistan ne soit que pour les musulmans et retrouver l’esprit de son fondateur, Muhammad Ali Jinnah. »
En 1947, juste après la partition avec l’Inde, le père de l’indépendance dessinait les contours d’un pays où tous étaient les bienvenus : « Vous êtes libres ; libres d’aller dans vos temples, dans vos mosquées ou dans tout autre lieu de culte dans cet État du Pakistan (…). Vous pouvez appartenir à toute religion, toute caste, toute croyance (…).Nous sommes tous citoyens et les citoyens égaux d’un même État. » Les chrétiens n’en demandent pas plus.

samedi 1 juillet 2017

Les chrétiens dans la cité

Dans Pour une alternative catholique (Cerf), un livre vif et percutant, le philosophe Jean-Noël Dumont propose de repenser le mode de présence des chrétiens en politique.
Interview paru dans La Vie, 22 juin 2017.
Votre livre part d'un paradoxe : si les chrétiens sont acceptés quand ils agissent dans le champ social et associatif en chrétiens, sans faire étalage de leur confession, cela devient plus compliqué quand ils se présentent dans l'espace politique en tant que chrétiens, autrement dit en attestant de la foi qui les anime.
Il faut le dire sans modestie : les catholiques sont très inventifs dans le domaine de l'éducation, du soin, de l'humanitaire. Ils sont à la source d'initiatives merveilleuses pour la présence aux plus démunis, aux immigrés, aux personnes handicapées, à toutes les formes de pauvreté. Ce rôle d'acteur de la vie sociale est d'ailleurs largement salué. Mais alors qu'on reconnaît la valeur de cet engagement, pourquoi leur ferme-t-on systématiquement la porte au nez dès qu'ils veulent se mêler de politique ?
Ne noircissez-vous pas un peu le tableau ?
J'appartiens à cette génération qui a connu ce qu'on a appelé « l'enfouissement » ou « le levain dans la pâte ». Pour se faire entendre, les catholiques ont cru qu'ils devaient adopter la stratégie du repli timide, rentrer dans le moule dominant, se cacher, ne pas faire état de ce qui les anime. C'est à cette période que La Vie catholique est devenue La Vie, et que Panorama chrétien s'est délesté de son adjectif devenu embarrassant... En partie grâce à Jean Paul II et aux mouvements charismatiques, qui ont redonné une visibilité aux chrétiens à partir du centre, c'est-à-dire de la liturgie, de la participation aux sacrements, les chrétiens sont sortis des catacombes. La Manif pour tous, les Veilleurs, sont des signes de ce retour dans l'espace public. Mais de façon naïve, les catholiques ont espéré que cette conquête de la visibilité allait leur permettre de mieux se faire entendre. Il n'en a rien été. Acceptés quand ils pansent les plaies du corps social, discrètement, sans faire de bruit, ils perdent tout crédit quand ils interviennent dans l'agora, dans l'espace politique pour dénoncer la cause de ces plaies. Si bien qu'ils ont la sensation d'être des clandestins, des dissidents, dans un pays dont ils ont façonné la culture, les mœurs, le paysage.
Selon vous, d'où vient cet état de fait ?
En m'appuyant sur les thèses du théologien américain William Cavanaugh, je fais remonter cette relégation à l'avènement de l'État-nation. À partir des XVIe-XVIIe siècles, l'État a créé des secteurs d'activités autonomes pour mieux les mettre sous tutelle : l'art, l'économie, la religion... Une façon d'imposer son pouvoir, et d'interdire tout autre loyauté, tout autre source du lien social. La religion est ainsi devenue un secteur d'activité comme un autre. Reléguée dans l'espace privé, la croyance s'est trouvée disqualifiée en même temps qu'instrumentalisée dans l'espace public.
Dans votre livre, vous remettez en cause cette séparation entre le religieux et le politique. Mais n'est-elle pas un acquis précieux de la modernité ?
Entendons-nous bien. Je ne souhaite pas revenir à l'alliance du trône et de l'autel. Ce que je mets en cause, ce n'est pas la séparation de l'Église et de l'État comme institution, qui est une bonne chose, mais la coupure schizophrénique entre le religieux et le politique, qui me paraît impossible à tenir. D'ailleurs, l'État soi-disant laïc n'a pas fait disparaître le religieux : le sacré a tout simplement migré vers ce pouvoir qui s'est constitué contre l'Église en absorbant ses prérogatives. On l'a vu récemment avec l'intronisation du nouveau président : l'État s'est revêtu des attributs du religieux, et ses cérémonies miment la sacralité religieuse.
Vous êtes en train de dire que la laïcité, en fait, n'existe pas ?
Non seulement elle n'est pas effective, car l'État a capté la sacralité, mais la version qu'il nous en impose est mutilante. Ma définition de la laïcité est toute simple : l'incompétence de l'État en matière religieuse. Autrement dit, l'État ne subventionne ni n'encourage aucune religion. Mais cette stricte neutralité ne signifie pas, comme c'est le cas aujourd'hui, l'effacement de la dimension religieuse dans le débat public. Deux exemples. Il y a peu, j'ai conduit mes petits-enfants au musée de Lyon, imprégné d'une longue histoire religieuse. Un audioguide leur proposait un parcours avec dix œuvres à visiter. Aucune d'elle ne portait sur le patrimoine chrétien ! Savez-vous, d'autre part, que la notion de Dieu a été supprimée des programmes de philosophie, alors même que le questionnement métaphysique est au fondement de la discipline ? Tout se passe donc comme si la laïcité s'était transformée en athéisme, et en athéisme militant, agressif, qui exclut l'expression religieuse de tous les compartiments de la société. Pour moi, c'est une oppression, car on ne permet plus aux personnes de développer la dimension spirituelle de leur existence.
En même temps, ce n'est pas le rôle de l'État de conduire l'homme à son épanouissement spirituel...
Vous avez raison. D'ailleurs, si les chrétiens ont été persécutés, c'est parce qu'ils relativisent le pouvoir politique quand ce dernier voulait être le pouvoir ultime : ils le remettent à sa place, qui est une place relative. Ce n'est donc pas de l'État qu'il faut attendre le salut. Mais ce n'est pas non plus son rôle d'imposer le silence sur le religieux, sur l'aspiration spirituelle, sur la destinée ultime des personnes. Une cité muette sur les fins ultimes conduit à une suffocation silencieuse des âmes. Elle étouffe les hommes, les plafonne dans la finitude. Un pouvoir digne de ce nom doit se rappeler qu'il n'est pas seulement une technique, une simple gestion du vivre-ensemble, mais qu'il doit aussi faire signe vers ce qui le dépasse, ce qui nous dépasse tous.
Vous montrez que pour réagir à leur marginalisation de l'espace politique, les chrétiens ont essayé plusieurs attitudes.
Oui, je distingue quatre postures. Il y a d'abord le modèle identitaire, celui de la citadelle dans lequel se fondent tous ceux qui rêvent de restaurer une cité dans laquelle les valeurs chrétiennes irrigueraient le champ politique et social. Autre modèle : celui de l'enfouissement dont j'ai déjà parlé. Nous coopérons à la vie de la société, disent les chrétiens inspirés par cette attitude, mais en faisant disparaître l'étiquette qui nous inspire. Il y a aussi le modèle de la marginalité prophétique. Comme Bloy, Péguy ou Bernanos, ces chrétiens se pensent en contre-culture, en contre-société. De la colline où ils sont retirés, ils lancent des invectives à la modernité. La revue Limite, dont j'ai formé certains des membres, me semble tentée par cette attitude. Dernière stratégie : l'engagement politique à découvert. Il s'agit ici de prendre part au débat public et de faire valoir la pertinence et la rationalité de positions inspirées par la foi. Les catholiques engagés à la CFTC, au PCD (Parti chrétien-démocrate), dans les journaux chrétiens ou encore à Sens commun relèvent de ce modèle.
Selon vous, ces quatre postures feraient fausse route.
Mon propos n'est pas de disqualifier ces catholiques et la valeur de leur engagement, mais de montrer que ces attitudes se rejoignent en ce qu'elles acceptent toutes que le politique soit hors du religieux, corroborant ainsi la suprématie de l'État dans l'action politique. Dit autrement, les catholiques engagés dans ces quatre « stratégies » sont à la traîne, à la remorque d'un imaginaire du pouvoir construit et imposé par l'État. De fait, quand ils réfléchissent à la politique, les catholiques se demandent comment avoir de l'influence, gagner des territoires, défendre des intérêts, s'approcher du pouvoir, dénoncer ses dérives. Pour légitimes qu'elles soient, ces façons de faire méconnaissent ceci, qui est fondamental : l'Église est une réalité politique. Le rôle des chrétiens n'est donc pas d'abord de faire de la politique, mais d'incarner un autre type de politique.
Au fond, vous dites aux chrétiens de cesser de jouer sur le terrain de l'autre ?
Je voudrais en effet qu'ils prennent conscience qu'ils ont de quoi construire la cité sur un autre imaginaire que celui du pouvoir politique. C'est pourquoi j'ai proposé Pour une alternative catholique comme titre de mon livre. Un peu comme certains écologistes ou libertaires qui proposent une autre manière de consommer, de se lier, de s'aimer, de tisser le lien social, les chrétiens incarnent une alternative, un autre modèle politique : non pas celui du contrat, qui est fait pour être rompu, mais celui de l'alliance, de la communion. Je le redis : l'Église ne doit pas faire de la politique, elle est une politique. Mieux : elle est politique.
Que voulez-vous dire par là ?
L'eucharistie est un modèle politique en tant que tel. Un corps se constitue par la communion au corps du Christ. Pas seulement un corps individuel, comme celui qu'on développe dans le yoga, mais une assemblée, un corps collectif qui fait également corps avec le ciel. Je propose de repenser le lien social à partir de la liturgie, qui est à la fois un espace de formation de la conscience politique et le lieu d'une communion authentique. Platon avait déjà cette intuition. Dans les lois, il imagine l'humanité comme un grand chœur réuni autour d'un chef d'orchestre invisible, exactement ce que propose la liturgie chrétienne. 
L'Église n'est pas un club qui se réunit, dans lequel il faut montrer patte blanche, mais une assemblée qui est convoquée, où personne ne vous demande votre carte de membre. De toutes les couleurs, tous les âges, tous les milieux, nos assemblées dominicales sont l'un des derniers lieux de mélange social. J'y ai assisté à des scènes merveilleuses comme cette petite fille handicapée embrassant un clochard au moment du baiser de paix.
Cela veut-il dire que les chrétiens doivent déserter les points de fracture du monde et se contenter de prier ?
Non, pas du tout ! J'essaie simplement de dire que les chrétiens ont longtemps cru que pour faire de la politique, ils devaient quitter l'enceinte de l'église. Or, avant de s'engager en dehors du sanctuaire, ils doivent se ressourcer à la liturgie comme acte politique. Il ne s'agit pas de rouler toute la sainte journée les yeux au ciel, comme des saints de vitrail, mais de ne jamais oublier que la fécondité de leur action viendra, comme un fruit mûr, de la contemplation de l'amour d'un Dieu qui se donne. La charité doit découler de l'amour de Dieu, faute de quoi elle devient un acte militant et l'Église une banale ONG, comme l'a souligné le pape François. C'est d'une attitude pleinement contemplative que peut naître une action généreuse.
Le chrétien dans la cité, dites-vous, doit être « un veilleur dont l'attente atteste l'aurore ».
L'athéisme serait une très bonne chose si on gagnait en amour du monde ce qu'on perd en amour de Dieu ! Or, manifestement, il n'en va pas ainsi, comme l'atteste l'art contemporain, qui ne peut plus figurer le monde, ni même le visage de l'homme, lequel n'apparaît jamais autrement que scarifié, déformé, couvert de crachats. L'homme devient intolérable à lui-même s'il n'est pas le signe avant-coureur de sa résurrection. Quand Dieu est absent, la terre devient déserte et poussiéreuse. La mission des chrétiens est d'être des veilleurs de l'espérance, de faire signe vers l'au-delà du visible.

jeudi 8 juin 2017

Lettre d’un chrétien anonyme à un certain Diognète (IIè siècle)

"Les chrétiens dans le monde ne se distinguent des autres hommes ni par le pays, ni par le langage, ni par les vêtements. Ils n’habitent pas de villes qui leur soient propres, ils ne se servent pas de quelque dialecte extraordinaire, leur genre de vie n’a rien de singulier. 

Ce n’est pas à l’imagination ou aux rêveries d’esprits agités que leur doctrine doit sa découverte ; ils ne se font pas comme tant d’autres, les champions d’une doctrine humaine. 

Ils se répartissent dans les cités grecques et les cités barbares suivant le lot échu à chacun ; ils se conforment aux usages locaux pour les vêtements, la nourriture et la manière de vivre, tout en manifestant les lois extraordinaires et vraiment paradoxales de leur république spirituelle. 

Ils résident chacun dans sa propre patrie, mais comme des étrangers domiciliés. Ils s’acquittent de tous leurs devoirs de citoyens, et supportent toutes les charges comme des étrangers. Toute terre étrangère leur est une patrie, et toute patrie leur est une terre étrangère. 

Ils se marient comme tout le monde, ils ont des enfants, mais ils n’abandonnent pas leurs nouveaux-nés. 
Ils partagent tous la même table, mais non pas la même couche. Ils sont dans la chair, mais ils ne vivent pas selon la chair. 
Ils passent leur vie sur la terre, mais ils sont citoyens du ciel. Ils obéissent aux lois établies, et leur manière de vivre l’emporte en perfection sur les lois. 
Ils aiment tout le monde, et tout le monde les persécute. 
On les méconnaît, on les condamne ; on les tue et par là ils gagnent la vie. 
Ils sont pauvres et enrichissent un grand nombre. 
Ils manquent de tout et ils surabondent en toutes choses. 
On les méprise et, dans ce mépris, ils trouvent leur gloire. 
On les calomnie, et ils sont justifiés. 
On les insulte, et ils bénissent. 
On les outrage, et ils honorent. 
Ne faisant que le bien, ils sont châtiés comme des scélérats. Châtiés, ils sont dans la joie comme s’ils naissaient à la vie. Les Juifs leur font la guerre comme à des étrangers, ils sont persécutés par les Grecs ; et ceux qui les détestent ne peuvent pas dire la cause de leur haine.

En un mot, ce que l’âme est dans le corps, les chrétiens le sont dans le monde."

(Lettre V, 1-15 – Sources chrétiennes n° 33 bis)

Extrait du commentaire du Père Jacques Turck, curé de Sainte-Lucie, à Issy-Les-Moulineaux :

"(…) Ce qui est sûr, c’est que l’on est surpris par la rapidité de diffusion de l’Evangile et de la foi chrétienne. 
Plusieurs facteurs y ont contribué. 

Le premier d’entre eux est la PAX ROMANA qui favorisait le franchissement des frontières, le brassage des populations, la sécurité des voyages. L’empire s’étendait sur tout le pourtour de la Méditerranée et comprenait bien plus que les 28 pays de l’Europe d’aujourd’hui. 
Chacun gardait sa langue et sa culture propre, mais il régnait entre tous, le sentiment que chacun était citoyen du monde. St Paul lui-même fera état de son titre de citoyen de l’empire romain (Act 16, 37). 

Dans les villes que Paul traversait, sa prédication convertissait aussi bien des juifs, des Romains que des Grecs ou encore des Africains de Cyrène… 
Et lorsqu’il se trouve à Athènes, il prêche en présence d’étrangers venus de toutes parts dans ce haut lieu de la philosophie (Ac 17,21). 
A cette époque, la philosophie stoïcienne régnait, avec ses principes, ses modes de vie. 
Les Chrétiens lui reconnaissaient une certaine sagesse. Ils acceptèrent le monde dans lequel ils vivaient sans le contester. 
Leur priorité était d’annoncer le mystère de Jésus mort et ressuscité reconnu comme Fils de Dieu fait homme. 
Ils ne cherchaient à faire le meilleur des mondes en imposant aux autres leur mode de vie et de pensée. 
Le Voyez comme ils s’aiment, suffisait. 
La première communauté ne remit pas en cause la philosophie et les mœurs stoïciennes de cette période. Les penseurs chrétiens du 1er siècle se serviront des concepts et des outils d’analyse de la philosophie grecque pour rendre compte de la manière la plus rationnelle possible de la pertinence de la foi chrétienne. 

Quant à la présence à ceux qui n’étaient pas chrétiens, elle était empreinte de de persuasion et de compassion. Seuls ceux qui désiraient devenir chrétiens étaient tenus de changer leur mode de vie. Cette conversion était un chemin difficile et long. Il appelait soutien et compagnonnage. 

AUJOURD’HUI CHRETIENS, nous vivons dans une société étrangère à la foi chrétienne, semblable à celle de la première communauté. 
Peu d’hommes et de femmes partagent notre foi et la vision de l’homme, qui en découle, héritée de la Révélation chrétienne. 
Ils ont peu de raisons de se ranger à notre manière de vivre. Aussi, les exigences de la suite du Christ s’adressent aux chrétiens que nous sommes. 
C’est à nous qu’il est demandé de ne pas pratiquer la corruption, les fraudes fiscales, le « piston », ni d’avoir recours à l’euthanasie, au suicide assisté, à la gestation pour autrui (GPA), au rejet de l’étranger, à la procréation médicalement assistée (PMA), à l’avortement… 
Comme aux premiers temps, ces exigences comprises de l’intérieur de la foi chrétienne, nous demandent de vivre autrement que les autres et de porter auprès des autres le témoignage joyeux de vivre ainsi. 

La révolution mise en marche par Jésus procède du cœur… non de la violence de principes ou de lois impossibles à saisir pour qui n’a pas la foi. 
Ce qui ne signifie pas : se tenir à distance des personnes qui vivent ces situations. 
En cela Jésus nous montre le chemin."