Nombre total de pages vues

dimanche 26 avril 2026

Les milliards perdus de l’Union européenne

"Commençons par une histoire récente qui n’est pas arrivée jusqu’aux oreilles des citoyens des 27 États membres de l’Union européenne, l’insurrection menée dans la région de Cabo Delgado, dans le nord du Mozambique, par des djihadistes d’Al-Shabab, affiliés à l’État islamique. Les exactions des terroristes bloquent les mégaprojets gaziers du français TotalEnergies et de l’italien Eni. L’Union commence par financer les forces armées mozambicaines, à hauteur de 89 millions d’euros. Avant de s’apercevoir que les troupes de l’ancienne colonie portugaise ne sont pas fiables. L’argent partirait directement dans les poches des généraux…

Les Européens décident alors de soutenir l’armée rwandaise. Kigali reçoit 20 millions d’euros en 2022 pour entretenir 1 000 à 2 000 hommes dans le nord du Mozambique. Deux ans plus tard, en 2024, l’Union débloque à nouveau 20 millions d’euros. La Belgique proteste : cet argent ne sert-il pas à financer l’armée rwandaise active dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC), ancienne colonie belge ?


Le 4 décembre 2025, Donald Trump contraint le Rwanda et la RDC à signer un accord de paix. Un accord que Kigali ne respecte pas. Résultat, le 2 mars 2026, Washington place sous sanctions l’armée rwandaise. Rétro pédalage immédiat de l’Union européenne : elle arrête de financer cette armée. Le 14 mars, Olivier Nduhungirehe, chef de la diplomatie rwandaise prévient : « Le Rwanda retirera ses troupes du Mozambique si un financement durable n’est pas assuré pour ses opérations antiterroristes. » Les Européens sont fort ennuyés, d’autant que Daniel Chapo, le président mozambicain, est en visite officielle à Bruxelles du 15 au 17 mars. António Costa, le président du Conseil européen, lui promet que l’Europe continuera à investir pour maintenir la paix dans le nord du Mozambique.

Alors que l’avenir d’une région riche en gaz se joue, l’Union européenne ne sait plus quelle carte sortir. Mais est-elle seulement capable de tirer un bilan de la pacification du Cabo Delgado, qui lui a coûté 130 millions d’euros ? Sans doute pas quand la Cour des comptes européenne révèle que « l’UE n’a pas les moyens d’organiser elle-même l’acheminement de l’aide humanitaire qu’elle finance » et que « des intermédiaires locaux exécutent l’action humanitaire européenne sans que la DG ECHO [direction générale de la protection civile et des opérations d’aide humanitaire européennes, NDLR] n’évalue leurs capacités opérationnelles et leur éthique » . Si l’Europe ne peut pas suivre l’acheminement du riz au Sahel, comment pourrait-elle estimer l’efficacité de bidasses au Cabo Delgado ?

Mais qui gère ce genre de dossier à Bruxelles ? « Ancien député portugais, je me suis intéressé au Mozambique, pays que j’ai connu en tant que colonie portugaise. Le champ gazier de l’estuaire du Ruvuma est le deuxième plus important du monde et les investissements français et italiens y sont importants. Mais l’Europe s’est fait avoir par des lobbys représentant des intérêts concurrents. Tout cela passe au-dessus de la tête de l’immense majorité des députés du Parlement européen. Qui a pris la décision d’intervenir ? Il faut savoir qu’à Bruxelles, il n’y a que les Allemands qui gardent la main sur tout ce qui touche au commerce international », déplore Paulo Casaca.

Pour faire simple : quelques députés, une poignée de hauts fonctionnaires, sollicités par de puissants lobbys œuvrant pour des pays, des multinationales, décident dans leur coin, jonglent avec les millions et ne rendent pas de compte, car, habituellement, personne ne leur en demande.

L’histoire mozambicaine et les 130 millions d’euros perdus dans les marécages vous scandalise ? Alors, écoutez le magistrat français Frédéric Baab, procureur auprès du récent Parquet européen. Celui-ci a identifié 51 milliards d’euros de fraude au budget de l’Europe et il avoue : « On ne s’attendait pas à trouver un tel montant ! » Dans une tribune au Monde, le procureur explique que, dans un seul dossier portant sur du matériel électronique, « la perte financière dans au moins 15 États membres avoisine les 3 milliards d’euros »« La TVA est payée dans le pays où le bien est vendu et non dans celui dans lequel il est fabriqué ou importé, il suffit de le faire circuler entre différents pays pour qu’on finisse par en perdre la trace, ce qui permet de ne jamais la payer. Et bien sûr, le bien est vendu TVA incluse », explique Frédéric Baab à Libération.


C’est enfantin : vous achetez un produit sans payer la TVA aux Pays-Bas, vous le faites circuler en Belgique, au Luxembourg, en Allemagne, en France, et finalement vous le vendez en Italie, avec une TVA à 22 %. Les pays les plus touchés par les fraudes ? L’Italie, l’Allemagne, la Roumanie et la Bulgarie. Quant aux magistrats français du Parquet européen, ils travaillent sur 121 enquêtes (impliquant la France et d’autres pays de l’Union européenne). Ils estiment le préjudice à 6 milliards d’euros. Bonne nouvelle, la justice européenne a fini par comprendre que les mafias se goinfraient sur les fonds européens. Il n’y a qu’à se servir : pour la période 2021-2027, les dépenses de l’Union s’élèvent à plus de 2 000 milliards d’euros. Mauvaise nouvelle, les condamnations restent rares. Allez convaincre un juge bulgare ou maltais de répondre à une commission rogatoire. Il faut déjà que le délit existe dans ces pays !


Retrouvons notre ancien député socialiste portugais, fondateur et directeur à Bruxelles du Forum démocratique de l’Asie du Sud. Attablé au restaurant À la Bécasse, dans le centre de la capitale européenne, Paulo Casaca hésite un instant entre une Leffe radieuse et la Chimay bleue trappiste. Il reste intarissable sur les lobbys qui gangrènent Bruxelles, tout particulièrement sur les fondations créées par George Soros « comme les Quantum Funds, enregistrés aux îles Caïmans, connus comme Open Society Foundations, qui maintiennent une structure d’influence en Europe, à peine dévoilée en surface par le Qatargate, dont tout le monde parle, mais dont l’essentiel passe sous les radars ».


Opinion partagée par Arnaud Danjean. Alors eurodéputé Les Républicains, président de la sous-commission sécurité et défense du Parlement européen, il déclarait au Point, en 2024 : « Énormément de mes collègues sont d’une naïveté confondante quand ils sont approchés par des représentants de la société civile. Ils s’en font l’écho ici, sans filtre. Ça, c’est pourtant de l’ingérence ! […] C’est beaucoup plus compliqué d’essayer de mettre des règles par rapport à des lobbys qui, eux, ne disent pas vraiment leur nom. Le Parlement rechigne à entrer dans ce débat. »


Après trois mandats à Bruxelles, Arnaud Danjean a décidé de mettre fin à sa carrière politique. Son discours n’a pas changé. « La commission des affaires étrangères n’a pas vraiment de compétence législative, mais ses résolutions ont un impact important, car elles peuvent mettre sérieusement en cause la réputation des États tiers. Résultat, elle fait l’objet d’un lobbying intense. Le problème, c’est que les trois quarts des députés de cette commission des affaires étrangères n’ont souvent aucune expérience, ce qui ne les empêche pas de promouvoir certaines causes. Il leur arrive de condamner un pays en s’appuyant sur une documentation minimaliste. » Arnaud Danjean cite le cas d’une résolution d’urgence proposée par un groupe politique juste au moment du scandale du “Qatargate”. « Comme par hasard, le groupe a sorti le cas d’un dissident au Bahreïn qui serait injustement emprisonné. Une résolution a été votée, sans tenir compte du passé de ce dissident, avec une forte probabilité de liens avec le Hezbollah, et que le Bahreïn est l’un des adversaires du Qatar au Moyen-Orient ! »


L’ancien adversaire en Saône-et-Loire d’Arnaud Montebourg insiste lui aussi sur l’influence écrasante de Berlin sur le Parlement européen. « Les Allemands maîtrisent les rouages de l’institution. Avant même les élections, les députés allemands sont fléchés sur les différentes thématiques. Rien n’est laissé au hasard. Ensuite, ils font carrière à Bruxelles, quatre, cinq mandats, ce qui leur permet de truster les postes de responsabilité. » Arnaud Danjean a été vice-président du Parti populaire européen (PPE), le principal groupe du Parlement, qui rassemble la CDU-CSU allemande, Les Républicains, Forza Italia et le Parti populaire espagnol. « Quand je leur ai annoncé qu’après trois mandats je ne me représentais pas, mes collègues allemands ont cru que j’étais malade. Chez eux, un député européen n’arrête pas », raconte-t-il.

Un élu titulaire d’un poste à responsabilité intéresse forcément les grandes entreprises. Et les députés n’ont aucune raison de ne pas accepter une juteuse collaboration. D’autant qu’ils ont le droit, en dehors de leur mandat, de travailler dans tous les secteurs, sans plafond de rémunération. L’amendement de la députée insoumise Manon Aubry demandant d’interdire les rémunérations annexes a été sèchement repoussé. En février 2024, dans un dossier intitulé « Députés sous influence », le magazine Challenges divulguait que la députée allemande Angelika Niebler (PPE) percevait près de 500 000 euros par an grâce à ses “piges” extérieures. Quant à l’Allemand Axel Voss (coordinateur du PPE), avocat chez Bietmann Rechtsanwälte Steuerberater, il travaillait pour Deutsche Telekom, ce qui ne l’a pas empêché d’auditionner « des représentants de cette même firme dans le cadre d’un rapport sur l’intelligence artificielle », dénonçait le quotidien l’Humanité en mai 2024.


Au hit-parade des “cumulards”, la palme de l’enrichissement revenait au Lituanien d’origine russe Viktor Uspaskich, avec 3 millions d’euros. Par ailleurs, il fait l’objet d’une enquête du Parquet européen ; il est soupçonné d’avoir détourné plus d’un demi-million d’euros de fonds européens. Concernant l’ancien député français Jérôme Rivière, d’abord RN, puis Reconquête !, il a perçu, entre 2019 et 2024, selon les années, entre 48 000 et 240 000 euros de rémunérations annexes. Selon Transparency International, 180 députés européens (sur 705) amélioraient ainsi leurs fins de mois. L’un d’entre eux siégeait dans 18 conseils d’administration. Il est facile d’imaginer que les entreprises, les lobbys, les États qui les rémunèrent attendent des retours sur investissements. Un exemple ? Un financier britannique, qui souhaite conserver l’anonymat, nous a discrètement donné rendez-vous Chez Tom, à Schaerbeek. Il préfère le prosecco italien à la bière belge. « Au moment du Brexit, l’Union européenne a rompu avec la City, mais pas avec les paradis fiscaux liés au Royaume-Uni, notamment avec les Bermudes, afin de sécuriser l’évasion fiscale », sourit notre interlocuteur, ajoutant que « Michel Barnier, qui a délégué les détails, n’y est pour rien dans cette création de profits abusifs ».


Les députés européens ne sont pourtant pas à la rue. Outre une indemnité de 11 255 euros brut mensuels, ils perçoivent 4 950 euros d’indemnité de frais généraux, ainsi qu’une indemnité journalière de subsistance de 359 euros. Malgré cela, une enquête menée par la plate-forme d’investigation néerlandaise Follow the Money déplorait, en 2024, que près d’un quart des élus (163 eurodéputés) soient impliqués dans des affaires ou des scandales, qu’il s’agisse de corruption, de détournement de fonds publics, de harcèlement sexuel, de coups et blessures ou carrément de complicité de meurtre. C’est le cas de Ioánnis Lagós, un député grec, dirigeant d’une organisation criminelle. Condamné à treize ans derrière les barreaux, il a continué à voter des textes depuis sa prison en Grèce. Un député européen ne peut être démis de ses fonctions que par une décision spécifique des autorités de son pays, notifiée au Parlement européen, ce que la Grèce s’est abstenue de faire.

C’est malgré tout l’affaire du “Qatargate”, en fin d’année 2022, qui a sensibilisé l’opinion publique européenne sur les dérives de l’Union. L’histoire commence le 9 décembre 2022 à 10 heures quand l’Office central pour la répression de la corruption (OCRC) de la police fédérale belge frappe à la porte de l’Italien Pier Antonio Panzeri, ancien eurodéputé du groupe Alliance progressiste des socialistes et démocrates (S&D), où il présidait la sous-commission des droits de l’homme. Il a fondé à sa sortie du Parlement, en 2019, l’ONG Fight Impunity. Dans un coffre et sous son lit, la police découvre 669 950 euros. Quelques minutes plus tard, les forces de l’ordre arrêtent dans la rue un autre Italien, Francesco Giorgi, assistant parlementaire, gérant de l’association Fight Impunity. Il est surtout le conjoint de la Grecque Eva Kaili, membre du Pasok (parti social-démocrate) et vice-présidente du Parlement européen.


Peu avant midi, le quotidien francophone le Soir et l’hebdomadaire flamand Knack annoncent que la justice belge lance une vague de perquisitions à l’issue d’une enquête ouverte en juillet 2022, « sur une organisation criminelle présumée, infiltrée au cœur du Parlement européen et soupçonnée d’ingérence dans la politique de l’Union et de corruption parle Qatar », décrit l’enquête Qatargate, de Louis Colart et Joël Matriche (HarperCollins). Dans l’après-midi, la police cueille dans sa chambre à l’hôtel Sofitel à Bruxelles Alexandros Kaili, le père d’Eva. Dans ses bagages, 720 000 euros au milieu de couches pour bébé et de trois téléphones. Enfin, vers 17 heures, un juge, une magistrate fédérale, douze policiers et un chien dressé pour dénicher l’argent liquide entrent dans le domicile de la vice-présidente du Parlement européen.


L’appartement est fouillé, malgré les protestations d’Eva Kaili. « Le chien renifleur de cash devenait fou, il a fallu l’écarter », raconte Qatargate. Deux sacs contiennent 157 155 euros. On arrive pour la famille à 880 000 euros, l’équivalent de 26 000 billets de banque. La femme politique grecque est inculpée pour “appartenance à une organisation criminelle, blanchiment d’argent et corruption” et écrouée. D’autres arrestations vont suivre.


Que leur reproche-t-on ? De faire la promotion du Qatar, alors que l’émirat gazier, organisateur de la Coupe du monde de football en novembre-décembre 2022, est sous le feu des critiques pour ses atteintes aux droits de l’homme. Une promotion richement “cadeautée”. Ce n’est plus la diplomatie de la Rolex, mais carrément celle des valises de billets. Dans son livre Qatargate, le résultat de plus de vingt ans d’ingérence, de complaisance idéologique et financière, Patricia Chagnon, ancienne députée européenne RN, constate que les autorités qataries s’arrogent « par des investissements […] , des achats, des dons ou des prêts, les faveurs de certains dirigeants occidentaux, qui tombent goulûment dans le panneau ».


Dans son entretien, l’ex-élue explique qu’il ne s’agit pas d’une opération ponctuelle, mais bien d’une stratégie à long terme de conquête de l’Occident, à partir d’un document fondateur que l’auteur appelle le « protocole de Doha », adopté en 2000 par plus de 50 pays musulmans.


L’incarcération d’Eva Kaili, 44 ans, née à Thessalonique, diplômée d’architecture, ancienne présentatrice de journaux télévisés, d’abord députée au Parlement grec en 2007, puis au Parlement européen en 2014, plonge Bruxelles dans un profond désarroi. « Le Qatargate déstabilise le Parlement européen »« Le Parlement européen discrédité »« De nouvelles révélations montrent l’étendue du schéma de corruption au Parlement européen », titre la presse internationale. C’est une « déflagration dans l’ensemble de la bulle bruxelloise ». Ainsi, des élus auraient pu se laisser acheter ? C’est pour le moins le bal des hypocrites. Chacun sait, depuis fort longtemps, que l’Union européenne est un terrain de jeu idéal pour les lobbyistes et autres groupes d’intérêt.


Il suffit de se plonger dans un livre paru en… 2003, intitulé les Manipulateurs, le pouvoir des lobbys , de Florence Autret (Denoël Impacts). « Publier un article négatif, c’est vous coller une cible dans le dos et passer pour un antieuropéen infréquentable. Rien de mieux pour se faire blacklister », reconnaît une journaliste française en poste à Bruxelles. D’ailleurs, Qatargate, écrit par deux journalistes belges, a été publié chez Harper Collins, maison d’édition anglo-américaine.

Dans les Manipulations , Florence Autret raconte qu’il y a plus de vingt ans, les lobbys avaient déjà envahi les abords de la place du Luxembourg, l’avenue de Cortenbergh, la rue de la Loi et tous les alentours des bâtiments officiels de l’Union. « Un déjeuner dans un bistro de la rue de l’Industrie se transforme à coup sûr en une véritable plongée dans les jeux d’influence qui président à la préparation de la législation et à la conduite des programmes européens », écrit l’auteur. Aujourd’hui, plus de 40 000 lobbyistes arpentent les rues de la capitale européenne pour influencer les processus législatifs. Mais pourquoi sommes-nous restés si ignorants ? Les journaux français « ne nous livrent du grand théâtre européen que les joutes opposant ministres britannique et italien, français et néerlandais ».


La correspondance à Bruxelles consiste principalement à couvrir les conférences de presse et à interroger les hommes politiques de passage dans la capitale européenne. À la décharge des journalistes, les rédactions en chef n’en demandent souvent pas davantage. Lors d’un précédent reportage consacré au détournement de l’aide humanitaire par certaines ONG, l’auteur de cet article avait été étonné par le peu d’intérêt que les rédacteurs à Bruxelles accordaient à ce scandale.


Eva Kaili n’a pas lésiné pour s’attirer les bonnes grâces des Qataris. Le 22 novembre 2022, la vice-présidente du Parlement expliquait que « le Qatar est un chef de file en matière du droit du travail » et que « la Coupe du monde de football au Qatar est une preuve concrète de la façon dont la diplomatie sportive peut aboutir à une transformation historique d’un pays grâce à des réformes qui ont inspiré le monde arabe » . Eva Kaili n’avait sans doute pas eu l’occasion de feuilleter l’ouvrage de Christian Chesnot, Qatar, les secrets d’une influence planétaire (Tallandier), qui rappelle que « plus de 6 500 travailleurs étrangers sont morts sur les chantiers d’infrastructures et des stades », dont 2 711 Indiens, 1 611 Népalais et 1 018 Bangladais. Il raconte que la plus grande partie de la main-d’œuvre asiatique « vit dans les conditions au mieux précaires, au pire sordides », dans des camps « surpeuplés à l’hygiène douteuse, faute de salles de bains et de toilettes en nombre suffisant ».


La vice-présidente du Parlement n’était pas la seule à bénéficier des largesses de l’émirat gazier. La députée socialiste belge Maria Arena, présidente de la sous-commission des droits de l’homme, a ainsi “oublié” de déclarer au Parlement un séjour à Doha, à l’invitation et aux frais du gouvernement qatari, avec nuitées au Four Seasons. Par le plus grand des hasards, les enquêteurs ont retrouvé en août 2023, 280 000 euros en liquide chez son fils. Beaucoup de députés européens souffrent d’ailleurs de pertes de mémoire. Au lendemain du Qatargate, le quotidien belge le Soir révélait, le 12 février 2023, que 104 voyages avaient subitement été déclarés. « Deux tiers de ces déclarations étaient tardives, parfois introduites avec mille jours de retard. » Les élus du peuple ont pourtant l’obligation de rédiger une déclaration de transparence comprenant les billets d’avion, les nuits d’hôtel, les frais de séjour réglés par une organisation extérieure (entreprise, ONG, gouvernement étranger, lobbyiste).


Très vite, la presse va s’acharner, non pas contre ceux qui s’en sont mis plein les poches, mais contre la justice belge. Le 10 avril 2023, Libération se désole pour cette pauvre Eva Kaili, « qui croupit en détention préventive », et évoque un « soi-disant Qatargate ». L’ancienne vice-présidente « risque au pire une amende et une peine de prison avec sursis pour blanchiment », assure le quotidien. Le 6 janvier 2024, le Monde affirme que des sources « évoquent désormais un enlisement qui pourrait même aboutir à l’abandon des poursuites ».


Le 9 décembre 2025, Libération tire à boulets rouges sur cette « enquête très partiale », assurant que « l’avenir judiciaire de ce dossier […] n’a jamais semblé aussi fragile ». Le lendemain, la Tribune titre carrément : « Qatargate : un scandale et une affaire qui semblent de plus en plus faire pschitt ». C’est le même mot d’ordre : enterrons ce dossier qui fait tant de mal à l’image de l’Union européenne. D’autant que le Qatargate s’apparente à un nid de socialistes. À Bruxelles, il n’y a guère que la Hongrie qui ne chante pas la même chanson ( lire notre encadré page 22).


En janvier 2026, la presse pense pouvoir crier victoire quand le commissaire divisionnaire Philippe Noppe, patron de l’Office central de la lutte contre la délinquance économique et financière organisée (OCDEFO), est suspendu. « Le plus sérieusement du monde, il a été invité à rester chez lui et à ne plus venir travailler ! En fait, la Direction générale de la police judiciaire le soupçonne d’avoir fait fuiter des informations confidentielles dans l’affaire Qatargate », nous souffle un avocat belge attablé dans un café près des Halles Saint-Géry, dans le centre de Bruxelles. Il y a quelques années, Philippe Noppe expliquait dans un Essai sur la criminalité financière , que des milliers de dossiers dormaient dans les armoires et que des millions d’euros s’évaporaient.


Malgré toutes les pressions, le 18 février 2026, la cour d’appel de Bruxelles, chambre des mises en accusation, rend « un arrêt sur la régularité de la procédure dans le dossier connu médiatiquement sous le nom du “Qatargate” ». Cet arrêt de 113 pages refuse de suspendre l’enquête. Entre-temps, l’Union européenne a été frappée par un autre scandale, touchant cette fois le Service européen pour l’action extérieure et le Collège d’Europe, à Bruges, qui forme l’élite des fonctionnaires européens. L’Italienne Federica Mogherini, l’ancienne chef de la diplomatie de l’Union européenne (2014-2019), est inculpée de “faits de fraude et de corruption dans le cadre de marchés publics, de conflit d’intérêts”. Elle doit quitter ses fonctions de rectrice du Collège d’Europe. Elle est soupçonnée d’avoir décroché un mandat pour la formation de diplomates de manière irrégulière. Comme dans l’affaire du Qatargate, elle vient de la gauche, du Parti démocrate italien, qui a succédé aux Démocrates de gauche (DS).

Devinez qui est venu à la rescousse de Federica Mogherini ? Eva Kaili, ancienne députée du Pasok, le mouvement socialiste grec. « Nous devons séparer la politique des abus de justice. […] la Belgique n’est pas un endroit sûr pour la politique et les Italiens », déclare Eva Kaili lors d’une tournée promotionnelle en Italie.

Dans toutes ces affaires de millions d’euros perdus ou détournés, il faut garder en mémoire que Parlement européen n’a finalement que peu de pouvoirs. Certes, il vote les directives, mais celles-ci sont proposées par la Commission européenne, qui a même le monopole de l’initiative législative. Le Conseil européen fixe par la suite les grandes orientations et les priorités politiques de l’Union. Enfin, le Conseil de l’Union européenne (ou Conseil des ministres) adopte les directives et coordonne les politiques des États membres. Si des députés ou des hauts fonctionnaires ont mis la main dans le pot de confiture, les autres institutions sont-elles pour autant exemplaires ? La Roumaine Laura Kövesi est la première magistrate à occuper le poste de procureur en chef du Parquet européen (EPPO), créé seulement en 2021.


Son départ, cette année, est l’occasion pour elle de régler des comptes.


« Le principal problème de la fraude en Europe ne vient pas seulement des criminels, mais des politiciens », confie-t-elle à Euractiv, une plate-forme d’information indépendante à Bruxelles. Elle ajoute que « l’aspect le plus épuisant de sa fonction était de lutter contre la tendance institutionnelle de l’UE à assouplir, retarder et bureaucratiser la lutte contre la fraude et la corruption ».


En Roumanie, à la Direction nationale anticorruption, elle a poursuivi 3 000 élus et fonctionnaires, dont deux anciens Premiers ministres et le maire de Bucarest. Laura Kövesi n’a toujours pas sa langue dans sa poche. Dans l’entretien, elle raconte qu’un haut fonctionnaire de la Commission européenne, venu dans son bureau, lui a demandé de “modérer” ses déclarations concernant l’ampleur des affaires de corruption. La presse bruxelloise n’a même pas repris cette révélation. « On a une multitude d’autorités, d’organismes, d’agences censés prévenir la fraude, auditer, rendre compte […] et puis, un jour, on se rend compte que personne ne fait vraiment son travail », lâche-t-elle.


Le Parquet européen ne s’est pas pour autant tourné les pouces. Il a ouvert plus de 3 600 dossiers et mis au jour 67,3 milliards d’euros de fraudes présumées et autres délits financiers. Un exemple ? La catastrophe ferroviaire de Tempi, en 2022, en Grèce, qui a fait 57 victimes. Une catastrophe liée au détournement de fonds européens destinés à la sécurité ferroviaire. Le Parquet européen a pu enquêter sur la responsabilité politique des responsables. Mais n’a pas pu aller plus loin. Pour recueillir des preuves, il aurait fallu modifier la Constitution grecque. Quant à l’Office européen de lutte antifraude (Olaf), il peut mener des enquêtes, mais il ne peut pas engager de poursuites pénales. Il doit se contenter de transmettre ses conclusions au Parquet européen. Résultat, en 2023, l’Olaf avait recommandé un taux de recouvrement de 615 millions d’euros, mais il n’en a récupéré que 23 millions. Les raisons ? La lourdeur des procédures et surtout la coopération “inégale” (pour être poli) des États membres de l’Union.


Autres gendarmes, Europol, pour la coordination de la lutte policière contre la criminalité organisée, Euro-just, pour faciliter la coopération judiciaire, enfin la Cour des comptes européenne, pour contrôler l’utilisation des fonds. Dernier coup de pied de l’âne de Laura Kövesi avant son départ : elle rappelle que, parmi les dossiers bloqués, « le plus important contrat d’achat de vaccins jamais conclu par l’UE, qui met en cause le rôle d’Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission ». Un contrat estimé à 35 milliards d’euros. La Commission européenne a refusé de donner accès à des SMS échangés entre Ursula von der Leyen et le président-directeur général de Pfizer, Albert Bourla, en pleine pandémie du Covid, entre janvier 2021 et mai 2022. Mais tout va bien pour l’Allemagne : au 1er novembre 2026, le prochain procureur du Parquet européen sera l’Allemand Andrés Ritter, actuellement procureur adjoint."


(Ian Hamel, in Valeurs Actuelles, 16/04/2026)

mercredi 4 février 2026

« Car du jour où Louis XIV décida d'adopter et d'agrandir le château de son père jusqu'à sa mort, Versailles ne cessa de changer de visage, ses pièces de destination, de voir son ordonnancement modifié du tout au tout, ce qu'on admirait la veille détruit pour faire place à de nouveaux agrandissements (…)


Chantier colossal, le château et le domaine de Versailles mobilisèrent (…) jusqu’à 36 000 ouvriers simultanément. Le coût fut lui aussi colossal: quelque 80 millions de livres - l'équivalent d'autant de journées de travail d'un ouvrier de l'époque, et l'exact montant du déficit du budget de l'État à la mort de Louis XIV. Le coût humain le fut hélas également, les morts sur le chantier se comptant par milliers - 1320 pour les seules années 1684-1685, alors que commençaient les travaux de détournement d'une partie des eaux de l'Eure, chantier qui fut particulièrement mortifère.

Car parmi les prodiges réalisés pour Versailles, le moindre ne fut pas de remporter ce qu'on a appelé la "bataille de l'eau": à savoir alimenter un réseau de jets d'eau et de fontaines unique au monde, disposé en un lieu qui n'offrait presque aucune ressource de ce côté-là. (…) sur les 80 millions de livres du coût total de Versailles, cette bataille de l'eau, à elle seule, en mobilisa 25 (…)


Par sa proximité physique avec ses courtisans, Louis XIV leur proposait un modèle vivant de maintien digne, grâce à cette attitude pleine de noblesse et de majesté qu'il avait forgée par la pratique de la danse : « Forme corporelle de la politesse, le maintien participait de cette recherche de la maîtrise de soi propre à la société de cour, d'une véritable ascèse du comportement qui, là encore, dérivait du modèle royal » offert par Louis XIV, analyse Alexandre Maral (…) Et c'est ainsi que le roi voulait aussi la noblesse, soumise, dit Alexandre Maral, aux « vertus sociales de civilité, d'urbanité, de galanterie », de modération, qui est aussi l'idéal proposé par le théâtre de Molière (d'où la grande connivence entre les deux hommes), à mille lieues des extravagances, des emportements et des furies qui avaient dominé la noblesse au temps de la Fronde. Soulignant l'influence de Versailles sur les hommes qui l’habitaiet, La Bruyère peut ainsi écrire : « La cour est comme un édifice bâti de marbre : je veux dire qu’elle est composée d’hommes fort durs, mais fort polis. »


(…) c’est ainsi que l'avait voulu Louis XIV, comme il l'explique dans ses Mémoires pour l'instruction du Dauphin: « Il y a des nations où la majesté des rois consiste, pour une grande partie, à ne se point laisser voir, et cela peut avoir ses raisons parmi des esprits accoutumés à la servitude, qu'on ne gouverne que par la crainte et la terreur ; mais ce n'est pas le génie de nos Français, et, d'aussi loin que nos histoires nous en peuvent instruire, s'il y a quelque caractère singulier dans cette monarchie, c'est l'accès libre et facile des sujets au prince. » Ainsi, comme le note Dangeau, « le roi ne pouvait plus se promener dans ses jardins sans être accablé par la multitude du peuple qui venait de tous côtés, et surtout de Paris » (…) 

Ce libre accès aux souverains avait encore cours sous Louis XVI. Ainsi, durant l'été 1778, Marie-Antoinette, incommodée par sa grossesse, prit l'habitude de promenades nocturnes sur la terrasse du parterre du Midi, accompagnée d'un petit orchestre à vent. Le bruit s'en répandit, et bientôt, rapporte Mme Campan, « tous les habitants de Versailles voulurent jouir de ces sérénades », et la foule s'y pressa parfois jusqu'à 3 heures du matin. La femme de chambre de la reine note qu'au début, celle-ci s'amusait d'y côtoyer de simples particuliers, parfois même assis à côté d'elle sur le même banc ; mais qu'elle finit par en être incommodée et replier ces promenades dans un bosquet fermé au public. Anecdote significative d'un repli final de la famille royale sur la sphère intime au détriment de la fonction de représentation, oubliant le mot de Louis XIV à la dauphine: « Nous nous devons tout entiers au public » - oubli qui ne fut pas pour rien dans la chute de la monarchie… »


(extrait d'un article de Laurent Dandrieu in Valeurs actuelles, 28/01/2026)

samedi 31 janvier 2026

Les grands prêtres de l'euthanasie

"(…) Dès 1935, le Royaume-Uni voit naître la Voluntary Euthanasia Society (VES) dont une grande partie des membres provient de l'Eugenics Society britannique. Une association fondée en 1907 au sein de laquelle avait été évoqué l'usage de « chambres létales ».

La même année, aux États-Unis, le futur président de l'Euthanasia Society of America (ESA), Charles Francis Potter, formule une proposition similaire, recommandant l'exécution compassionnelle dans des « chambres létales » à gaz des enfants handicapés, des malades incurables et des déficients mentaux.

Comme le souligne Grégor Puppinck, « le nazisme n'est que la mise en œuvre locale par un régime politique [...] d'une vision qui, au départ, était portée principalement en Angleterre et aux États-Unis». Dans ces milieux, les réseaux se recoupent étroitement: au sein de l'ESA figurent Julian Huxley, vice-président de la VES, ou encore Margaret Sanger, fondatrice du Planning familial, «bien connue des responsables nazis»,  rappelle le directeur de l'ECLJ.

La découverte, dans l'après-guerre, des horreurs commises par les nazis contraint les prophètes de l'euthanasie à changer le nom de leurs officines et, surtout, à développer un nouveau vocabulaire, plus favorable à leurs vues.

Ainsi, le terme de "dignité" fait-il son apparition au sein du débat public.

« C'est évident que si vous demandez aux gens s'ils sont en faveur de la mort dans la dignité, 90% des gens vous répondent "oui", parce que la manière de poser la question exclut de fait qu'il y ait une réponse autre que l'euthanasie », s'insurge la psychologue Marie de Hennezel. D'autres termes font leur apparition: "procédure collégiale", "personne de confiance", "directives anticipées". 


(…) Grégor Puppinck voit dans cette progression l'influence du lobbying d'associations comme l'ADMD ou Le Choix, mais également celle « de la fraternité maçonnique», en témoigne la prise de parole d'Emmanuel Macron devant la Grande Loge de France, le 5 mai 2025: « Que les francs-maçons portent cette ambition de faire de l'homme |...] le libre acteur de sa vie, de la naissance à la mort, qui peut s'en étonner ? », avait ainsi lancé le chef de l'État sous les applaudissements.


(…) Des fondations internationales financent quant à elles le courant pro-euthanasie. Parmi elles, la Bill & Melinda Gates Foundation, la Howard G. Buffett Foundation ou encore la Rockefeller Foundation, qui œuvre en ce sens depuis les années 1920."


 (extrait d'un article de Valeurs Actuelles, 21/01/26)

dimanche 11 janvier 2026

"L'évangélisme sioniste : la prophétie au service d'Israël"

"(…) Parmi les figures marquantes du sionisme chrétien, le pasteur anglican William Hechler (1845-1931), aumônier de l'ambassade britannique à Vienne, occupe une place singulière. Convaincu que la restauration d'Israël accomplira les prophéties d'Ézéchiel et d'Isaïe, il devient l'un des tout premiers soutiens de Theodor Herzl (1860-1904), figure clef du sionisme politique juif. Hechler lui ouvre les portes des milieux de pouvoir et de diplomatie en Europe (…)

Cette imprégnation théologique contribue à l'élaboration d'une culture politique britannique favorable à la création d'un foyer juif en Palestine. La Déclaration Balfour de 1917, qui soutient officiellement l'établissement d'un tel foyer, s'inscrit dans cet imaginaire prophétique : pour de nombreux responsables chrétiens britanniques, il s'agit d'un acte stratégique, mais surtout d'un geste providentiel.


La plus emblématique est sans doute la International Christian Embassy Jeru-salem (ICEJ), fondée en 1980 à la suite de la résolution 478 de l'ONU, par laquelle la communauté internationale refuse de reconnaître Jérusalem comme capitale d'Israël. Sa création vise précisément à affirmer la légitimité religieuse et politique de Jérusalem comme capitale d'Israël, dans la conviction qu'elle joue un rôle central dans l'accomplissement des prophéties bibliques. Installée au cœur de la ville, elle se veut une « ambassade chrétienne» représentant des millions d'évangéliques à travers le monde. LICEJ organise chaque année la Fête des Tabernacles chrétienne, rassemblant des milliers de pèlerins de plus de 90 pays qui viennent exprimer leur soutien à Israël dans une atmosphère de célébration biblique.

Autre pilier du mouvement, Christians United for Israel (CUFD), fondé en 1975 et actualisé en 2006 par le pasteur texan John Hagee, il revendique aujourd'hui plus de dix millions de membres. C'est le plus important lobby chrétien pro-israélien du monde (…)


De même, la chaîne de télévision God TV, les maisons d'édition prophétiques et les Megachurches du Sud des États-Unis diffusent quotidiennement un message d'alliance spirituelle avec Israël, mobilisant des millions de croyants et des budgets considérables.


(…) la position du Conseil œcuménique des Églises qui a explicitement dénoncé, dès 2006, le sionisme chrétien comme une lecture contraire à l'esprit de l'Évangile, incompatible avec la foi de l'Église."

(Extraits d'un article d'Antoine Fleyfel, in Bulletin de l'Œuvre d'Orient, nov.-déc 2025)

dimanche 4 janvier 2026

"Le mai 1968 de l'Église" par Laurent Dandrieu

"Soixante ans après sa clôture le 8 décembre 1965, Vatican II n'en finit pas de faire débat. Deux livres montrent que, avant d'être un événement théologique, le Concile fut le lieu d'intenses affrontements entre visions opposées de ce que doit être l'Église, qui créa les conditions d'une révolution.

Nous en espérions un printemps, il en est venu une tempête. Ce constat désabusé sur le concile Vatican II n'est pas sorti de la bouche d'un de ses contempteurs, mais de l'homme qui sans doute l'a le plus marqué de son empreinte : le pape Paul VI lui-même.

C'est l'un des nombreux paradoxes du Concile, que ceux qui en espéraient le plus un profond renouvellement aient dû souvent constater qu'il fut au contraire suivi d'une crise sans précédent, sans pour autant qu'ils remettent en cause ni sa nécessité ni ses orientations fondamentales.

Soixante ans après sa clôture, le Concile continue de susciter débats et publications. Deux ouvrages ont salué cet anniversaire. Nouvelle Histoire du concile Vatican II, d'Yves Chiron, sans renouveler le sujet, a le mérite de fournir une synthèse aussi claire que possible sur un sujet aussi touffu. Plus fouillée et novatrice, une nouvelle traduction de Vatican II, l'histoire qu'il fallait écrire, du vaticaniste italien Roberto de Mattei, revendique une approche originale : alors que le débat continue de faire rage entre ceux qui interprètent le Concile à la lumière de la continuité de la Tradition et ceux qui y voient une rupture, l'historien explique qu'il est impossible de trancher sans considérer le déroulement du Concile lui-même, et que les conditions dans lesquelles les textes conciliaires ont été élaborés sont un élément essentiel de l'analyse du sens même, si controversé, de ces textes.


L'un des éléments de « la sanctuarisation idéologique » du Concile, pour reprendre l'expression de Guillaume Cuchet, réside dans le fait qu'il aurait été, selon ses thuriféraires, un événement spirituel intense où le souffle de l'Esprit saint aurait tout emporté. La lecture de Roberto de Mattei évoque tout autre chose, un affrontement intense entre deux visions de l'Église, l'une traditionnelle et l'autre révolutionnaire, qui passe certes par des disputationes théologiques, mais aussi par d'innombrables manœuvres de couloir, luttes d'influence et même conspirations diverses. On décrit souvent le Concile comme la victoire d'une majorité "progressiste" (l'expression est réductrice mais elle fut utilisée par Paul VI lui-même) sur une minorité conservatrice ; Roberto de Mattei, dont le livre fait souvent penser aux travaux d'Augustin Cochin sur la Révolution française, montre qu'il s'est agi en réalité de l'affrontement de deux minorités se disputant les votes du Marais, et que le camp "progressiste" ne l'a emporté que pour des raisons qui n'ont pas grand-chose à voir avec le fond des choses ni avec l'Esprit saint...


La première de ces raisons est une meilleure organisation et une meilleure habileté manœuvrière, guère regardante sur les moyens - comme de bloquer administrativement une pétition contraire à ses propres positions pour que, arrivée hors délais, elle ne soit plus recevable ; ou bien faire pression sur le pape pour qu'il exclue d'une commission un père conciliaire jugé "intégriste" (en l'occurrence Mgr Lefebvre). 


La deuxième est le soutien de ce qu'Yves Chiron appelle le « péri-concile» : si Benoît XVI a évoqué un « Concile des médias » qui aurait déformé le sens du Concile réel, il est en réalité artificiel de les séparer car le Concile se jouait aussi à l'extérieur, et surtout dans les médias, dont les analyses instauraient un climat, très favorable à une révolution dans l'Église, qui influença grandement les milliers de pères conciliaires, lesquels, contrairement à ce qui se passe durant un conclave, ne furent pas coupés du monde durant les trois années qui englobèrent les quatre sessions du Concile.


La troisième supériorité du camp progressiste fut le soutien des papes Jean XXIII et Paul VI, et notamment du second, dont l'encyclique Ecclesiam suam, publiée en 1964, résume l'esprit qu'il a entendu donner au Concile : celui d'un dialogue bienveillant avec le monde. C'est l'un des paradoxes de Vatican II : suggéré à Jean XXIII par des cardinaux conservateurs qui en espéraient l'édification d'un rempart contre les assauts renouvelés du modernisme, et alors que les consultations menées en amont auprès des pères conciliaires penchaient massivement pour une condamnation du relativisme moderne, le Concile, qui rejeta les textes préparés à l'avance par la curie romaine, accoucha d’une ouverture au monde et d'un catholicisme libéral à l'opposé de ces intentions initiales. La condamnation du communisme, qu'il paraissait à beaucoup urgent de renouveler alors qu'il était au faîte de sa puissance mais aussi de sa séduction sur les esprits chrétiens, fut bloquée par le camp progressiste avec le soutien des papes qui s'y étaient engagés auprès des représentants de l'orthodoxie russe, en échange de leur venue au Concile. Un exemple parmi d'autres de ce soutien constant des papes aux progressistes réside dans la présence, parmi les experts désignés par Jean XXIII pour épauler les pères conciliaires, du père Yves Congar, pourtant condamné par Pie XII pour ses vues hétérodoxes, qui ne se cachait qu'à peine de vouloir protestantiser l'Église par détestation de « l'esprit romain » et qui, pourtant, contribua de manière décisive à bien des textes de Vatican II...


Ceux-ci furent cependant l'objet de batailles d'amendements acharnées qui en font des textes de compromis, ce qui n'arrangea pas leur style déjà nébuleux et favorisa les querelles d'interprétation qui surgirent après le Concile : comme le note Roberto de Mattei, « l'abandon du langage thomiste, clair et rigoureux, n'a pas été sans conséquences sur le plan théologique ». Et de citer Marcel De Corte : « En répudiant le langage, signe des concepts, on a répudié les choses, et en répudiant les choses, on est entré d'un seul coup, au grand étonnement des pères eux-mêmes ou de la plupart d'entre eux, dans la subversion et dans la révolution permanente. »

Sans procéder à des préconisations précises, les textes de Vatican II ont en effet été perçus comme l'entrée dans une nouvelle ère qui permettait toutes les innovations, liturgiques ou théologiques, et l'abandon des anciennes disciplines. Si Paul VI mit en garde rapidement contre cette façon de voir, rien n'y fit et le modernisme s'engouffra dans la brèche ouverte dans le rempart de la Tradition, laissant entrer dans l'Église, selon l'aveu angoissé du pape lui-même, « les fumées de Satan ».


Le dernier paradoxe du Concile est qu'il se ralliait à la modernité alors que celle-ci, note Roberto de Mattei, « était à la veille d'une crise profonde, qui montrerait ses premiers symptômes quelques années plus tard, avec la révolution de 1968. Les pères conciliaires auraient dû accomplir un geste prophétique en défiant la modernité plutôt qu'embrasser son corps en décomposition ». Il cite l'abbé Laurentin, correspondant du Figaro au Concile, qui notait : « Les requêtes du mouvement de Mai 68 coïncidaient, dans une large mesure, avec les grandes idées du Concile. » Le résultat fut le même dans les deux cas : le triomphe du relativisme, malgré les efforts ultérieurs de Jean-Paul II et Benoît XVI pour en extirper l'Église, avec un succès relatif. La question qui se pose, soixante ans après, est cruciale: peut-on lutter contre des conséquences dont on continue de vénérer les causes ? "


(in Valeurs actuelles, 3/12/2025)