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dimanche 10 février 2019

Les Helvètes à l'origine de la guerre de Gaules

"Les peuples gaulois sont, en général, gouvernés par des aristocrates, qui s'appuient sur l'assemblée des hommes libres, et revêtent chaque année des magistratures. Les cités principales entretiennent des relations d'amitié ou d'alliance avec Rome.

Quand, en 58 avant J-C, les Helvètes, accompagnés de Rauraques, Boïens, Tulinges et Latoviques, décident de quitter le Plateau suisse pour migrer en masse vers le Saintonge, les Eduéns refusent de les laisser passer sur leur territoire et demandent l'aide de Rome. Le proconsul César intervient à la tête de cinq légions. C'est le début de la guerre des Gaules. Vercingétorix, comme d'autres jeunes nobles gaulois à l'époque, accompagne César dans ses campagnes et sert vraisemblablement dans les escadrons d'auxiliaires de cavalerie gaulois, où il se familiarise avec l'art de fortifier un camp. César remporte deux victoire sur les Helvètes, qui sont repoussés sur leur territoire.

César passe l'hiver 52-51 à Bibracte, et c'est là qu'il rédige son récit des Commentaires sur la guerre des Gaules, en retravaillant le texte de ses rapports annuels au Sénat de Rome.

(…) la Gaule était une région riche, une proie de choix pour les imperatores romains.

(…) pour le récit des évènements, nous demeurons prisonniers du regard du vainqueur, et en particulier du récit de César.

Vercingétorix, éphémère chef des Gaulois coalisés, est ainsi représenté dans le récit césarien comme un adversaire redoutable, pour mieux rehausser, en retour, la gloire de César. D'autres chefs gaulois (Diviciac, Luctérios, Ambiorix, etc) ont joué un rôle tout aussi important, pourtant c'est Vercingétorix qui est placé sur le devant de la scène.

(Stéphane Bourdin, dans "Vercingétorix")


mercredi 23 janvier 2019

Pakistan : être chrétien au pays d’Asia Bibi


Reportage de Laurence Desjoyaux, La Vie, 10/01/2019

Sur Ferozepur Road, la deux fois trois voies qui traverse Lahore, la deuxième ville du Pakistan, la cohabitation tient du miracle permanent. Taxis, tuk-tuks et charrettes tirées par un âne sont sans cesse débordés par une nuée de motos sur lesquelles se serrent des familles entières. En remontant vers le nord, on entre dans un secteur de la ville où se concentrent les ateliers de ferronnerie. 

À l’entrée d’une ruelle, un portique surmonté d’une croix rouillée annonce la présence d’une « colonie » chrétienne, comme il en existe une dizaine dans la périphérie de Lahore. Construite sur un terrain marécageux, Joseph Colony est sans doute la plus pauvre d’entre elles. Dans ce bidonville fait de petits immeubles de briques s’entassent 450 familles chrétiennes touchées par la précarité, mais aussi des problèmes d’alcoolisme et d’addiction. Les déchets jonchent le sol boueux, l’air est saturé de la poussière noire recrachée par les usines voisines.

Ici, la libération d’Asia Bibi après neuf ans de prison et les manifestations réclamant sa pendaison qui ont suivi ont réveillé des souvenirs douloureux. « La moitié des familles du quartier est partie chez des proches par peur de représailles », témoigne Simon Peter, pasteur adventiste d’une église qui se résume à une pièce sans fenêtre. Dès l’annonce de la relaxe de cette mère de famille catholique accusée à tort de blasphème et dont le sort a fait la une des journaux du monde entier, la Dolphin Force, une unité d’élite de la police du Pendjab, a pris position dans le quartier pour protéger les habitants.

« Ils avaient la permission de tirer », croit savoir le pasteur, qui a veillé toute une nuit avec d’autres responsables du quartier dans la crainte d’une attaque. Les entrées de la colonie ont été barrées de grandes bâches visant à dissuader les attroupements. « Nous sommes entourés par deux mosquées et une madrasa, une école coranique. Nous n’avons pas confiance », soupire-t-il.

Voilà la complexité de la situation des quelque 2,5 millions de chrétiens au Pakistan, soit moins de 2% de la population : dans le deuxième pays musulman au monde, ils peuvent pratiquer leur foi, ils ont le droit de construire des églises, de se réunir, et l’État semble désireux de veiller à leur sécurité, mais ils sont régulièrement la cible d’attaques terroristes et craignent ce que l’on appelle ici des « mobs », des mouvements de foule excitée par des religieux fanatiques, qui détruisent tout sur leur passage au nom de la défense de l’islam.

En mars 2013, c’est de ces mêmes mosquées jouxtant Joseph Colony qu’est partie une mob qui a ravagé le quartier, détruisant 150 maisons et plusieurs petites églises de différentes confessions chrétiennes. La raison ? À la suite d’une dispute alcoolisée, Shahid Imran, un musulman, est allé dénoncer son comparse chrétien, Sawan Masih, auprès de l’imam local, l’accusant de blasphème. « Le lendemain, un appel à manifester a été lancé pendant la prière du vendredi et nous avons vu arriver une grande foule, raconte Pervez ­Paulus, le catéchiste qui anime la petite communauté catholique en l’absence du prêtre, qui vient célébrer la messe une fois par mois. Nous avons réussi à la calmer en livrant Sawan à la police. »

Sur recommandation des agents, toutes les familles ont ensuite quitté le quartier. « La foule est revenue et a tout brûlé, soupire l’homme au regard sombre. Il y avait des étudiants des madrasas et des ouvriers des usines environnantes. Ils ont balancé dans nos maisons des produits chimiques utilisés pour faire fondre l’acier… »
Le gouvernement a indemnisé les habitants et rebâti rapidement les habitations, mais les relations sont coupées avec le voisinage musulman : « La confiance s’est rompue ce jour-là. » Ce qui exaspère les chrétiens de Joseph Colony, c’est que les 115 personnes arrêtées pour avoir participé à cette attaque ont toutes été acquittées, tandis que Sawan Masih, condamné à mort pour blasphème, est toujours emprisonné à Faisalabad, à 200km de chez lui. 
Dans le taudis sans électricité où s’entasse sa famille, sa mère, Bilo, au visage digne et aux yeux soulignés de khôl, raconte sa détresse de voir les mois passer sans que l’audience de son recours ne soit fixée. « Nous avions une vie normale avant, tout a volé en éclats », résume Chaman, son mari, un vieil homme malade.

« Cette loi blasphème, c’est l’arme létale que le gouvernement a mise entre les mains des extrémistes, analyse Peter Jacob, l’un des défenseurs des minorités les plus connus au Pakistan, qui préside le Centre pour la justice sociale. Lors des élections législatives de juillet dernier, le parti islamiste TLP a d’ailleurs fait de la défense de cette loi son unique programme… » Durcie en 1986, cette mesure est le symbole de l’islamisation volontariste du pays menée par le régime autoritaire du général Zia-ul-Haq, au pouvoir entre 1977 et 1988. L’article 295-C prévoit ainsi la peine de mort ou l’emprisonnement à vie pour quiconque « profane le nom sacré du saint Prophète ».

Créé pour offrir un refuge aux musulmans du sous-continent indien, le Pakistan, en ourdou le « pays des purs », n’a pas toujours eu une telle coloration islamique. À l’époque, les chrétiens, qui étaient souvent des ouvriers agricoles issus des plus basses castes, espéraient d’ailleurs qu’ils seraient moins discriminés par les musulmans que par les hindous. « Quand le Pakistan a été créé, les minorités ont choisi d’y vivre alors qu’elles n’y étaient pas obligées. Elles ont tout donné au pays »,rappelle Cecil Chaudhry, directeur exécutif de la Commission nationale justice et paix, un organe de l’Église catholique pakistanaise dédié à la défense des droits des minorités religieuses. Son propre père, officier supérieur dans l’aviation, est devenu, bien que chrétien, un héros national durant les guerres contre l’Inde.
Au fil des années, le pays accorde cependant un poids de plus en plus important à l’islam. La Constitution de la République islamique du Pakistan de 1973, toujours en vigueur, dispose que les citoyens sont libres de pratiquer et de professer leur religion, mais l’article 2 établit que l’islam est la religion de l’État, tandis que deux autres articles empêchent les non-musulmans d’accéder aux postes de chef de l’État et de Premier ministre. Une Cour fédérale islamique peut amender toute loi contraire à l’enseignement de l’islam. Le renforcement de la loi sur le blasphème dans les années 1980 arrive comme une suite logique…
« Le problème, c’est qu’elle est détournée pour régler des différends personnels, analyse Michelle Chaudhry, sœur de Cecil et responsable de la fondation familiale qui a pour but de défendre les minorités. Deux enfants se disputent dans la rue ? Blasphème ! Quelqu’un veut prendre la terre de son voisin ? Blasphème ! Le cas d’Asia Bibi n’est qu’un exemple parmi d’autres. » 

Depuis l’adoption de cet amendement, véritable épée de Damoclès au-dessus de la tête des minorités, mais aussi de tous les Pakistanais, le nombre d’affaires a en effet explosé. Entre 1987 et 2017, la Commission nationale justice et paix de l’Église catholique en a recensé 1 505, l’écrasante majorité dans la région du Pendjab. Dans environ un cas sur deux, les personnes inculpées sont elles-mêmes musulmanes, mais les chrétiens sont surreprésentés par rapport à leur faible poids dans la société, puisqu’ils sont impliqués dans un tiers des cas. Beaucoup croupissent en prison pendant des années, voyant leur procès sans cesse repoussé.

« Les juges sont soumis à de fortes pressions, déplore Cecil Chaudhry. Une vision radicale de l’islam s’est répandue même parmi les avocats. » Le Mouvement pour la finalité du Prophète, une association qui réunit plusieurs centaines d’entre eux, s’est ainsi donné pour mission de faire condamner à mort toutes les personnes accusées de blasphème… Dernier cas en date, mi-décembre : deux frères chrétiens ont été condamnés à la pendaison en première instance après avoir été déclarés coupables d’avoir publié sur leur site internet des contenus blasphématoires. 
Le sujet est une préoccupation qui hante le quotidien des chrétiens. Lorsque de telles affaires font l’actualité, le curé de la cathédrale de Lahore rappelle à ses fidèles de ne pas commenter, aimer ou partager sur les réseaux sociaux des contenus relatifs à la religion. « Je ne publie jamais d’opinions personnelles sur ­Twitter, confirme un jeune paroissien. Sur Internet, je ne sais pas qui est mon ami et qui est mon ennemi. »

LDA Quarter, quartier défavorisé du centre de Lahore, où cohabitent chrétiens et musulmans. Dans une petite pièce aux murs lépreux crayonnés par des mains enfantines, Suleman, 10 ans, Sonia, 7 ans, et Poonam, 5 ans, jouent avec un téléphone portable pendant que leur grand-père, Mukhtar, raconte la tragédie qui a fait d’eux des orphelins. En novembre 2014, Shama et Shahzad, leurs parents, qui travaillaient tous les deux dans une briqueterie de Kot Radha Kishan, à une soixantaine de kilomètres au sud de Lahore, pour rembourser un prêt contracté auprès du propriétaire, ont été brûlés vifs dans le four de la fabrique par une mob de plusieurs centaines de personnes. 
Derrière l’accusation de blasphème qui a déclenché cette folie collective se cache en fait un différend entre le propriétaire et le jeune couple, qui voulait quitter l’usine. « L’argument religieux était un prétexte ! » s’exclame le grand-père, qui montre sur son téléphone une des dernières photos de sa fille portant sa petite dernière, qui avait alors tout juste 1 an.

Ce drame, qui a suscité à l’époque une vive émotion dans toute la société pakistanaise, a mis en lumière les conditions de travail dramatiques des forçats de la brique, un secteur où les chrétiens sont très présents : ils forment le tiers de la main-d’œuvre des 20.000 fabriques du pays, selon le syndicaliste musulman Mahmood Butt, secrétaire général de la Pakistan Bhatta Mazdoor Union, un syndicat au sein duquel chrétiens et musulmans tentent de faire valoir leurs droits. « Malgré les différentes lois adoptées dans le pays contre le travail des enfants et le travail forcé, des familles entières sont toujours enferrées dans ce système de prêt qu’elles remboursent, creusent et remboursent encore sur plusieurs générations, explique-t-il. C’est de l’esclavage moderne ! » 
Cet homme déterminé nous emmène visiter l’une de ces briqueteries en périphérie de Lahore, à quelques kilomètres de la frontière avec l’Inde. Sous l’œil menaçant du ­propriétaire avec qui il est engagé dans un bras de fer judiciaire, il nous présente les familles qui vivent et travaillent six jours sur sept près de l’immense four surmonté d’une cheminée en terre d’une quinzaine de mètres. 
Dans une maison basse en torchis composée d’une pièce et d’une petite cour, Ali, 25 ans, raconte ce qui fait son quotidien depuis ses 10 ans : un réveil dans la nuit – 4 heures du matin en hiver, 1 heure en été pour profiter de la fraîcheur – puis 10 à 12 heures dehors pour modeler des briques rectangulaires qui s’étendent par milliers sur le terrain vague qui jouxte le four. Les 1000 briques qu’il fabrique chaque jour lui permettent de gagner 600 roupies, soit moins de 4€. Le crédit que toute la famille tente de rembourser se monte à 3 millions de roupies, soit plus de 18.700€…


Pour les chrétiens, la discrimination dans le monde du travail ne s’arrête pas aux briqueteries. Même si le système de castes n’a officiellement pas cours au Pakistan, les emplois de nettoyage dans tous les domaines leur sont quasiment réservés, surtout dans la région du Pendjab. Régulièrement, des annonces pour des postes d’agents de nettoyage dans des administrations, de balayeurs de rues ou d’éboueurs portent la mention « non-musulman » ou précisent que le candidat doit être chrétien, hindou ou sikh. À Lahore, environ 6000 des quelque 8000 agents de nettoyage sont chrétiens. 
Preuve de la prégnance de ces stéréotypes, les chrétiens, quelle que soit leur catégorie sociale, sont souvent traités de « chuhras », un terme qui les renvoient à leur origine de « hors caste », autrement dit d’intouchables. « Je vis dans un quartier où la plupart de mes voisins sont des musulmans ouverts, avec qui j’entretiens de bonnes relations, témoigne un jeune trentenaire chrétien appartenant à la classe moyenne, mais voilà, un jour, une querelle a éclaté entre mon fils et celui des voisins. Sa mère a traité mon fils de chuhra… »

Pourtant, ce sombre tableau de la situation des chrétiens au Pakistan ne leur rend pas tout à fait justice. Loin d’être des victimes passives, ils se sont organisés en une myriade d’ONG et d’associations de défense de leurs droits. Ils font entendre la voix des minorités dans toutes les instances gouvernementales qui leur sont ouvertes. Ces activistes chrétiens plaident la cause d’Asia Bibi et des autres victimes de la loi sur le blasphème depuis des années. La décision de la Cour suprême de la libérer, bien que jugée trop tardive, les a rassurés sur l’état de la justice dans leur pays. « Le cas d’Asia Bibi est vraiment représentatif des injustices que subissent les chrétiens au Pakistan, souligne Peter Jacob. Mais, en même temps, il montre que notre sort n’est pas scellé, que justice peut nous être rendue. Nous ne sommes pas encore comme l’Iran ! »

Les manifestations de haine qui ont suivi ont suscité la crainte, mais les observateurs les plus optimistes veulent croire qu’elles sont le fait d’une minorité d’extrémistes. « Celle-ci entraîne derrière elle les gens peu instruits et économiquement frustrés, qui sont prêts à suivre une manifestation, quel que soit le sujet », explique Cecil Chaudhry. Autre signe d’espoir, en janvier 2017, la Commission du Sénat s’est officiellement emparée de la question des abus engendrés par la loi sur le blasphème. 
Pourtant, aucune mesure pour punir plus sévèrement les fausses accusations n’a pour l’instant été votée. « On constate une volonté des autorités de contrer les dérives, reconnaît Peter Jacob, mais, à mon sens, c’est toute la loi qu’il faut supprimer, car elle viole les principes de base de la justice. » Ce discours est aujourd’hui inaudible dans un pays où le sujet est explosif.

En ce dimanche de décembre, le son profond des tablas, ces tambours traditionnels pakistanais, emplit la cathédrale du Sacré-Cœur de Lahore. Précédés de la croix de procession, une vingtaine d’enfants de chœur en soutane rouge et surplis blanc s’avancent dans l’allée centrale et répandent, à grands coups d’encensoir, ce parfum d’oliban typique du sous-continent indien. Comme chaque semaine, les fidèles se pressent par centaines pour la messe dominicale de 9h30, si bien que les retardataires doivent s’asseoir sur des tapis déployés dans les allées latérales. 
Malgré les discriminations dont ils sont l’objet, les chrétiens forment une communauté vivante. Les églises sont pleines, les séminaires et les couvents aussi. Les chrétiens sont aussi impliqués dans la vie de la cité grâce à un important réseau d’hôpitaux et surtout d’écoles très réputées, par lesquelles sont passés bien des grands noms du pays.

À Karachi, mégalopole portuaire de près de 15 millions d’habitants ouverte sur la mer d’Arabie, le quartier qui entoure la cathédrale Saint-Patrick témoigne de ce dynamisme. On y compte pas moins de quatre institutions catholiques, qui regroupent plusieurs milliers d’élèves. À l’entrée de l’université Saint-Patrick, un panneau liste fièrement les anciens « Patricians » devenus célèbres : deux joueurs de l’équipe nationale de cricket, des commandants dans l’aviation ou encore des hommes politiques, dont deux anciens présidents : Asif Ali Zardari et Pervez Musharraf. 
L’épouse de ce dernier a fait ses études à quelques centaines de mètres de là, à l’université Saint-Joseph. Dans la cour de cette institution tenue depuis la fin des années 1940 par des religieuses issues d’une congrégation belge, les Filles de la Croix, des jeunes filles en uniforme blanc discutent par petits groupes. Certaines sont voilées, d’autres non.


L’université compte 1200 étudiantes – l’élite de la ville –, à 98% musulmanes. Comme Shakila, qui habite à une heure de route, elles n’hésitent pas à venir de loin. « Toute ma famille est passée ici, raconte la jeune femme de 22 ans dans un anglais ciselé. C’est un lieu d’émancipation des femmes où l’on nous donne la possibilité de développer nos talents. » Sœur Roohi, la principale, fait visiter fièrement les locaux. Dans les classes, des élèves planchent sur les examens qui clôturent le trimestre. Du toit, on voit la cathédrale Saint-Patrick et les écoles voisines. 
« C’est la cité catholique, s’exclame-t-elle. Nous inculquons à nos élèves une grande discipline, mais aussi une grande liberté ! » Ici, la religion n’est pas un sujet. Saadi Razi, 34 ans, ancienne élève, musulmane, devenue enseignante en sciences, insiste sur la tradition de respect, pilier de la maison : « L’humanité est notre religion commune », plaide-t‑elle.

Les chrétiens du Pakistan placent beaucoup d’espoir dans cette nouvelle génération.« Nous avons certes subi une islamisation graduelle, mais les musulmans du Pakistan ne constituent pas un bloc uniforme, insiste Joseph Coutts, l’archevêque de Karachi, élevé au rang de cardinal par le pape François en juillet dernier. Beaucoup, notamment ceux qui viennent dans nos écoles, refusent les formes extrêmes de l’islam. Notre pays est au milieu du gué. » Ira-t-il vers l’islam modéré ou le fondamentalisme radical ? « Il a fallu une génération pour briser le Pakistan, il faudra une génération pour le reconstruire , estime pour sa part Michelle Chaudhry. Nous devons réussir à contrer ce discours qui veut que le Pakistan ne soit que pour les musulmans et retrouver l’esprit de son fondateur, Muhammad Ali Jinnah. »
En 1947, juste après la partition avec l’Inde, le père de l’indépendance dessinait les contours d’un pays où tous étaient les bienvenus : « Vous êtes libres ; libres d’aller dans vos temples, dans vos mosquées ou dans tout autre lieu de culte dans cet État du Pakistan (…). Vous pouvez appartenir à toute religion, toute caste, toute croyance (…).Nous sommes tous citoyens et les citoyens égaux d’un même État. » Les chrétiens n’en demandent pas plus.

vendredi 18 janvier 2019

"Ainsi parlait le derviche"


Avec Ainsi parlait le derviche (Cerf), Alexandre Papas, philosophe et historien, spécialiste de l'islam et de l'Asie centrale, directeur de recherche au CNRS, renouvelle en profondeur l'étude de l'islam.
Comment vous êtes-vous intéressé au soufisme, aux derviches et à l'Asie centrale ? Après tout, votre patronyme est grec, vous auriez pu choisir l'orthodoxie comme sujet d'étude...
Ce sont mes racines. Je compte même un pope parmi mes ancêtres ! Mais la Grèce a surtout été pour moi la porte de l'Orient. Très tôt, je me suis intéressé aux ponts entre la spiritualité indienne et la philosophie occidentale. Étudiant, au moment de la chute de l'Union soviétique, j'ai décidé de me rendre un peu plus au nord de l'Inde et j'ai découvert la richesse de la culture soufie.
Cette culture n'a-t-elle pas été écrasée par l'URSS ?
Elle a réussi à survivre et à renaître de ses cendres. C'est vrai aussi du côté chinois, malgré le maoïsme et la Révolution culturelle. Aucun État totalitaire n'a réussi à éradiquer ces peuples et leurs cultures. Pour l'historien, les années 1990 ont même été une sorte de paradis. Un monde jusque-là fermé s'ouvrait. C'était incroyable ! On trouvait des manuscrits à vendre dans la rue. Les gens avaient envie de parler. J'ai appris le mongol, par intérêt pour les questions indiennes et bouddhistes. Puis le persan, le turc et les langues d'Asie centrale qui lui sont apparentées, ainsi que les langues classiques qui étaient en usage jusqu'au début du XXe siècle. En Asie centrale, on a écrit dans de multiples langues : le turc oriental, l'arabe pour les textes surtout rituels ou juridiques, le persan, langue littéraire.
Vous avez bénéficié d'une sorte de dégel du savoir après le communisme !
À l'époque soviétique, on a mené des études, mais avec un point de vue ethnographique qui n'était pas le plus adapté pour comprendre les questions spirituelles. Depuis 30 ans, on découvre beaucoup de choses. Pour les historiens de l'islam, et pour les historiens des religions en général, l'Asie centrale reste un terrain de recherche exceptionnel...
... malgré l'interruption de la transmission ?
Il y a eu des fermetures de mosquées et d'établissements soufis du côté russe ; des exécutions de masse et des autodafés du côté chinois, pendant la Révolution culturelle. Mais des connaissances ont été transmises, soit oralement dans les familles, soit à travers des textes que l'on a dissimulés, soit par des manuscrits que les Soviétiques ont placés dans des musées ou des bibliothèques, et que l'on retrouve aujourd'hui. Il reste une culture mystique soufie très développée. Mais surtout, ce qui subsiste, et qui peut sembler surprenant en islam, c'est le culte des saints. Il est très vivant, très répandu et tout à fait fascinant en Asie centrale.
En Asie centrale, les religions se sont superposées. Dans votre livre, on voit qu'il existe des pratiques dont on ne sait pas trop si elles sont musulmanes, bouddhistes ou chamaniques...
J'ai beaucoup travaillé en ethnologue sur ces pratiques, et j'ai constaté que le culte des saints soufis rappelle ce qu'on trouve dans le bouddhisme tibétain, en particulier dans les régions limitrophes. Il y a de nombreux pèlerinages, des fêtes. Savoir ce qui relève de l'islam, du bouddhisme ou du chamanisme est sans doute un terrain glissant pour les historiens des religions, d'autant plus qu'on manque de documents pour trancher. Mais il est clair que, dans le soufisme d'Asie centrale, tout ne vient pas de l'islam. L'islam récupère parfois la sacralité des lieux. D'anciens stupas deviennent les mausolées de saints soufis qui s'y sont installés, d'anciens lieux de méditation deviennent des lieux de retraite pour ascètes musulmans.
Non seulement le lieu a été repris, mais aussi le mode de pratique...
Oui ! Il existe des pratiques spirituelles proches de celles du bouddhisme, comme le renoncement au monde, définitif ou pour une période déterminée. Et elles ont existé tardivement, même jusqu'au XIXe siècle. Des grottes ont servi de lieux de retraite à Samarcande comme dans les steppes du Kazakhstan. On trouve des mosquées ou des mausolées souterrains.
Le culte des grottes serait-il donc universel ?
Certainement. Mais il reste moins connu pour le monde musulman. Des cas ont été étudiés au Maroc médiéval. En Asie centrale, c'est assez fréquent. On en trouve des exemples sur le terrain, mais aussi dans les textes, à travers des noms, des dates, des légendes hagiographiques - pour les mêmes raisons que dans d'autres religions.
Peut-on comparer cette substitution de l'islam au bouddhisme à la façon dont le christianisme antique s'est greffé sur les lieux de culte païens ?
C'est en effet comparable. Les islamologues se posent beaucoup de questions à ce propos, avec des controverses et de grands désaccords, mais pour l'Asie centrale cela me semble incontestable. L'islam n'a pas tout inventé, même si l'islamisation fut une révolution sur les plans social et religieux.
Si l'on vous suit, l'islam « pur » n'existe pas, il a emprunté à différentes sources...
Je le crois. Simplement, en Asie centrale, on est plus habitué à l'admettre que dans le monde arabe. Peut-être aussi pour de mauvaises raisons, parce que les Soviétiques ont beaucoup insisté là-dessus, mais en sens inverse, pour « désislamiser » les peuples, en leur disant qu'au fond ils n'étaient que des chamanistes, ce qui était une façon de les renvoyer à une certaine ignorance. Mais cela a permis une mise à distance par rapport à une vision trop idéologique ou trop simpliste de leur histoire religieuse.
Vous venez d'évoquer la vitalité du soufisme. Mais qu'est-ce qu'un soufi ?
Un soufi est un mystique. C'est un musulman qui cherche un accès à Dieu et même un rapprochement avec lui dès cette vie, sans attendre l'au-delà, et qui va utiliser pour cela des techniques spirituelles et s'organiser en confréries, donc en sociétés destinées à recevoir un enseignement ésotérique. Le soufi est celui qui porte le « souf », la laine, la bure, le manteau des premiers mystiques musulmans. Le phénomène soufi apparaît très tôt, dès le VIIIe siècle, d'abord par des pratiques ascétiques, puis par la mystique. La suite du mouvement est marquée par la création d'institutions, de confréries, qui ne résument pas tout, mais qui demeurent importantes jusqu'à aujourd'hui.
Et qu'est-ce qu'un derviche ? Vu d'Occident, c'est un Turc qui pratique la danse...
Cette définition relève du cliché orientaliste du XIXe siècle ! Littéralement, le derviche est celui qui « tient la porte » ou qui « se tient à la porte ». Qui se tient sur le seuil, entre la société et le renoncement au monde ou, au sens très concret du terme, pour mendier. Un derviche est un pauvre, d'une pauvreté qui n'est pas seulement spirituelle, mais réelle, concrète. C'est aussi un mode de vie itinérant, vagabond. C'est enfin la pratique du célibat.
Comment distinguer soufis et derviches ?
« Soufi » est un terme arabe, et « derviche », persan. Les soufis parlent de la pauvreté, mais les confréries sont souvent puissantes. Elles possèdent d'importantes propriétés foncières. Les derviches représentent une forme minoritaire de soufisme. Ils refusent catégoriquement les richesses. Les soufis sont le plus souvent sédentaires, attachés aux mosquées, à des établissements d'enseignement, à des rituels collectifs. Ils mènent une sorte de vie paroissiale, que les derviches refusent. Ils se marient et travaillent. Les derviches considèrent ces engagements comme autant de possessions dont il faut se détacher.
Sont-ce les ordres mendiants de l'islam ?
C'est comparable dans l'esprit, le vœu de pauvreté, le rapport problématique à l'institution et peut-être dans des pratiques rituelles, comme la tonsure.
Dans votre livre, on découvre que ces derviches vont plus loin, jusqu'à des pratiques surprenantes.
La majorité des derviches suivent les trois principes de célibat, de pauvreté et d'itinérance. Certains sont plus radicaux et professent l'antinomisme, autrement dit l'opposition à la loi. Ils considèrent que la norme n'est que la surface de la religion et de la spiritualité. C'est aussi un courant anti-intellectuel. On raconte l'histoire de derviches qui appellent à jeter les livres, parce que la vraie bibliothèque est celle du cœur, pas celle de l'érudition inutile. Beaucoup sont illettrés ou analphabètes, même si certains ont écrit et si on a écrit sur eux pour défendre leur voie. Ils s'opposent non seulement aux mollahs, aux imams, aux oulémas, aux autorités religieuses, mais aussi aux soufis qui sont pour eux devenus des acteurs institutionnels comme les autres et n'ont plus de vraie vie mystique. Selon eux, il faut même prendre le contre-pied des enseignements canoniques de l'islam. Ce qui est interdit par le Coran devient licite, et réciproquement. Cela se traduit par la consommation d'alcool ou de psychotropes, comme le chanvre et l'opium, pratiques typiques de ces derviches.
Alcool, drogue... votre livre explique que c'est pour eux la voie d'accès au divin. On va de surprise en surprise...
Les historiens n'aiment pas beaucoup toucher à ce sujet qui reste brûlant. Cela va à l'encontre de ce que l'on croit savoir, de ce que disent les musulmans eux-mêmes et de ce que l'on observe dans l'islam aujourd'hui. Pourtant, ces phénomènes ont existé dans de nombreux endroits : en Asie centrale, en Indonésie, en Égypte, au Maroc, dans l'empire ottoman, etc. La plupart du temps, ils ont disparu avec la modernisation de ces sociétés. Les autorités coloniales cherchaient à assainir l'espace public. C'est le cas des Russes en Asie centrale, puis des Soviétiques. Plus de mendiants ! Plus de groupes de gens sales qui chantent dans la rue et vont au bazar faire des spectacles ! Cela s'est fait main dans la main avec les réformistes musulmans, au nom d'un islam « sérieux ».
Que reste-t-il donc de ce monde étrange ?
En Asie centrale, depuis un siècle environ, les derviches ont quasiment disparu, tout en laissant beaucoup de traces. C'est aussi le cas au Pakistan. En Inde, les mausolées soufis sont nombreux, et il est très fréquent d'y rencontrer ce type de derviches qui vivent de mendicité, qui fument le chilom, la pipe avec du chanvre, soit aux abords si on ne les laisse pas rentrer, soit à l'intérieur. Certains vivent isolés, d'autres forment des groupes de mendiants très reconnaissables, avec leurs cheveux hirsutes, leur corps à moitié nu, leurs gros bijoux et des bâtons massifs.
Dans le christianisme oriental, on trouve la figure du « fol en Christ », ce vagabond dont le comportement choquant cache la sainteté. Elle ressemble à celle du derviche.
C'est très comparable, y compris dans la terminologie, puisque l'on parle de « ravis en Dieu », ou de « majzoub », le ravi, de « divana », le fou. Dans les deux cas, c'est dans l'inconscience, le « sans-esprit », le « sans-intelligence » que l'on peut avoir accès à Dieu, et non dans la rationalité. De telles approches existent dans toutes les religions, qu'il s'agisse du christianisme, du brahmanisme tantrique ou du bouddhisme. D'un point de vue historique ou anthropologique, on ne voit pas pourquoi il en irait différemment dans des cultures musulmanes, pourquoi on n'y trouverait pas de marginalité sociale, spirituelle et politique, pour ne pas dire anarchiste.
Au milieu de cette cour des miracles, comment distinguer l'escroc du mystique ?
C'est difficile ! Il n'est pas évident de distinguer le « vrai » mendiant de celui qui poursuit une quête initiatique et le saint du charlatan. On sait d'ailleurs que, dans des groupes de derviches, les deux coexistaient parfois. Certains s'y rattachaient pour des raisons purement économiques. Pour ma part, je me réfugie derrière le métier d'historien et je ne fais pas le tri. Je me contente de laisser parler les sources comme elles peuvent.
Autre ambiguïté, l'alcool. Dans la poésie mystique, notamment persane, l'évocation en est fréquente...
Chez les poètes persans, le vin mystique est, en principe, une métaphore du divin. De même qu'il existe une poésie érotique, qui parle d'union avec une fiancée ou même un fiancé. Les derviches s'inspirent de cette poésie, ils en ont connaissance, mais ils mettent fin à la métaphore, ils considèrent qu'il faut réellement faire ce qui est écrit, que l'expérience mystique ne doit pas passer seulement par les mots et les images, mais aussi par la pratique.
On se demande ce qu'est le véritable islam...
Je ne suis peut-être pas légitime pour répondre, mais je dirais que c'est l'islam que les gens choisissent. Le vrai islam, c'est donc qu'il existe beaucoup d'islams différents. On relève une telle multiplicité de courants à l'échelle de l'Histoire qu'il est impossible de réduire cette religion à quoi que ce soit. Aujourd'hui, par exemple, on entend beaucoup parler de salafisme. Mais c'est un mouvement historiquement assez circonscrit, et dont on peut supposer qu'il aura une fin... D'ailleurs, si on adopte le point de vue des derviches, le « vrai » n'a pas beaucoup de sens. C'est une question politique ou métaphysique, mais pas spirituelle. Ce n'est pas la vérité qui compte, ce n'est même pas l'authenticité : c'est d'essayer de trouver par soi-même la voie vers Dieu. Ce qui, selon les derviches, peut prendre une vie entière.
Venons-en à l'actualité. Qu'en est-il aujourd'hui de l'islam dans ces régions ?
En Ouzbékistan, après le communisme, on a laissé aux gens une grande liberté religieuse. Mais, dès les années 2000, on a retrouvé les bonnes vieilles habitudes soviétiques : délation, interdiction de tel groupe, fermeture de tel lieu. Il s'est passé la même chose au Kazakhstan, république de culture turque où le soufisme et le culte des saints sont très répandus. Les autorités redoutent que les soufis soient proches des mouvements radicaux. S'il est vrai qu'historiquement les confréries ont souvent été des contre-pouvoirs, salafisme et soufisme ne sont pas compatibles. Il s'agit de deux mondes opposés.
Et en Chine ?
Dans la région autonome ouïghour au Xinjiang, la situation a toujours été difficile, voire catastrophique durant la Révolution culturelle, de 1966 à 1976. Elle s'était arrangée dans les années 1980, avec la libéralisation très relative du pays sous Deng Xiaoping. Mais, dès 2009, de graves affrontements entre Han (Chinois) et Ouïghours ont fait de nombreuses victimes. Depuis le début de l'année 2017, après des attaques au couteau dans des gares en Chine, la répression est brutale. Des camps d'internement ont été ouverts dans tout le Xinjiang. On estime que sur environ 11 millions de Ouïghours, un million sont enfermés dans ces camps de rééducation et de travail forcé, soit presque 10 % de la population. Même le Tibet n'a pas subi cet emprisonnement de masse. Le régime prétend lutter contre le radicalisme. Pourquoi pas... Il y a eu effectivement des velléités islamistes par-ci par-là. Mais cela va extrêmement loin. On enferme des artistes, des savants, des religieux. Certains de mes collègues ont disparu depuis un an. Des familles entières s'évanouissent. La répression prend des proportions aberrantes. La lutte contre le radicalisme islamique est un prétexte pour mettre au pas une population qui veut défendre une autonomie religieuse et culturelle. Les revendications des Ouïghours vont à l'encontre des intérêts économiques et démographiques de la Chine, qui veut coloniser la région pour en faire une province chinoise comme les autres.
(Entretien avec Jean-Pierre Denis, paru dans La Vie, le 3 janvier 2019)