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dimanche 4 janvier 2026

"Le mai 1968 de l'Église" par Laurent Dandrieu

"Soixante ans après sa clôture le 8 décembre 1965, Vatican II n'en finit pas de faire débat. Deux livres montrent que, avant d'être un événement théologique, le Concile fut le lieu d'intenses affrontements entre visions opposées de ce que doit être l'Église, qui créa les conditions d'une révolution.

Nous en espérions un printemps, il en est venu une tempête. Ce constat désabusé sur le concile Vatican II n'est pas sorti de la bouche d'un de ses contempteurs, mais de l'homme qui sans doute l'a le plus marqué de son empreinte : le pape Paul VI lui-même.

C'est l'un des nombreux paradoxes du Concile, que ceux qui en espéraient le plus un profond renouvellement aient dû souvent constater qu'il fut au contraire suivi d'une crise sans précédent, sans pour autant qu'ils remettent en cause ni sa nécessité ni ses orientations fondamentales.

Soixante ans après sa clôture, le Concile continue de susciter débats et publications. Deux ouvrages ont salué cet anniversaire. Nouvelle Histoire du concile Vatican II, d'Yves Chiron, sans renouveler le sujet, a le mérite de fournir une synthèse aussi claire que possible sur un sujet aussi touffu. Plus fouillée et novatrice, une nouvelle traduction de Vatican II, l'histoire qu'il fallait écrire, du vaticaniste italien Roberto de Mattei, revendique une approche originale : alors que le débat continue de faire rage entre ceux qui interprètent le Concile à la lumière de la continuité de la Tradition et ceux qui y voient une rupture, l'historien explique qu'il est impossible de trancher sans considérer le déroulement du Concile lui-même, et que les conditions dans lesquelles les textes conciliaires ont été élaborés sont un élément essentiel de l'analyse du sens même, si controversé, de ces textes.


L'un des éléments de « la sanctuarisation idéologique » du Concile, pour reprendre l'expression de Guillaume Cuchet, réside dans le fait qu'il aurait été, selon ses thuriféraires, un événement spirituel intense où le souffle de l'Esprit saint aurait tout emporté. La lecture de Roberto de Mattei évoque tout autre chose, un affrontement intense entre deux visions de l'Église, l'une traditionnelle et l'autre révolutionnaire, qui passe certes par des disputationes théologiques, mais aussi par d'innombrables manœuvres de couloir, luttes d'influence et même conspirations diverses. On décrit souvent le Concile comme la victoire d'une majorité "progressiste" (l'expression est réductrice mais elle fut utilisée par Paul VI lui-même) sur une minorité conservatrice ; Roberto de Mattei, dont le livre fait souvent penser aux travaux d'Augustin Cochin sur la Révolution française, montre qu'il s'est agi en réalité de l'affrontement de deux minorités se disputant les votes du Marais, et que le camp "progressiste" ne l'a emporté que pour des raisons qui n'ont pas grand-chose à voir avec le fond des choses ni avec l'Esprit saint...


La première de ces raisons est une meilleure organisation et une meilleure habileté manœuvrière, guère regardante sur les moyens - comme de bloquer administrativement une pétition contraire à ses propres positions pour que, arrivée hors délais, elle ne soit plus recevable ; ou bien faire pression sur le pape pour qu'il exclue d'une commission un père conciliaire jugé "intégriste" (en l'occurrence Mgr Lefebvre). 


La deuxième est le soutien de ce qu'Yves Chiron appelle le « péri-concile» : si Benoît XVI a évoqué un « Concile des médias » qui aurait déformé le sens du Concile réel, il est en réalité artificiel de les séparer car le Concile se jouait aussi à l'extérieur, et surtout dans les médias, dont les analyses instauraient un climat, très favorable à une révolution dans l'Église, qui influença grandement les milliers de pères conciliaires, lesquels, contrairement à ce qui se passe durant un conclave, ne furent pas coupés du monde durant les trois années qui englobèrent les quatre sessions du Concile.


La troisième supériorité du camp progressiste fut le soutien des papes Jean XXIII et Paul VI, et notamment du second, dont l'encyclique Ecclesiam suam, publiée en 1964, résume l'esprit qu'il a entendu donner au Concile : celui d'un dialogue bienveillant avec le monde. C'est l'un des paradoxes de Vatican II : suggéré à Jean XXIII par des cardinaux conservateurs qui en espéraient l'édification d'un rempart contre les assauts renouvelés du modernisme, et alors que les consultations menées en amont auprès des pères conciliaires penchaient massivement pour une condamnation du relativisme moderne, le Concile, qui rejeta les textes préparés à l'avance par la curie romaine, accoucha d’une ouverture au monde et d'un catholicisme libéral à l'opposé de ces intentions initiales. La condamnation du communisme, qu'il paraissait à beaucoup urgent de renouveler alors qu'il était au faîte de sa puissance mais aussi de sa séduction sur les esprits chrétiens, fut bloquée par le camp progressiste avec le soutien des papes qui s'y étaient engagés auprès des représentants de l'orthodoxie russe, en échange de leur venue au Concile. Un exemple parmi d'autres de ce soutien constant des papes aux progressistes réside dans la présence, parmi les experts désignés par Jean XXIII pour épauler les pères conciliaires, du père Yves Congar, pourtant condamné par Pie XII pour ses vues hétérodoxes, qui ne se cachait qu'à peine de vouloir protestantiser l'Église par détestation de « l'esprit romain » et qui, pourtant, contribua de manière décisive à bien des textes de Vatican II...


Ceux-ci furent cependant l'objet de batailles d'amendements acharnées qui en font des textes de compromis, ce qui n'arrangea pas leur style déjà nébuleux et favorisa les querelles d'interprétation qui surgirent après le Concile : comme le note Roberto de Mattei, « l'abandon du langage thomiste, clair et rigoureux, n'a pas été sans conséquences sur le plan théologique ». Et de citer Marcel De Corte : « En répudiant le langage, signe des concepts, on a répudié les choses, et en répudiant les choses, on est entré d'un seul coup, au grand étonnement des pères eux-mêmes ou de la plupart d'entre eux, dans la subversion et dans la révolution permanente. »

Sans procéder à des préconisations précises, les textes de Vatican II ont en effet été perçus comme l'entrée dans une nouvelle ère qui permettait toutes les innovations, liturgiques ou théologiques, et l'abandon des anciennes disciplines. Si Paul VI mit en garde rapidement contre cette façon de voir, rien n'y fit et le modernisme s'engouffra dans la brèche ouverte dans le rempart de la Tradition, laissant entrer dans l'Église, selon l'aveu angoissé du pape lui-même, « les fumées de Satan ».


Le dernier paradoxe du Concile est qu'il se ralliait à la modernité alors que celle-ci, note Roberto de Mattei, « était à la veille d'une crise profonde, qui montrerait ses premiers symptômes quelques années plus tard, avec la révolution de 1968. Les pères conciliaires auraient dû accomplir un geste prophétique en défiant la modernité plutôt qu'embrasser son corps en décomposition ». Il cite l'abbé Laurentin, correspondant du Figaro au Concile, qui notait : « Les requêtes du mouvement de Mai 68 coïncidaient, dans une large mesure, avec les grandes idées du Concile. » Le résultat fut le même dans les deux cas : le triomphe du relativisme, malgré les efforts ultérieurs de Jean-Paul II et Benoît XVI pour en extirper l'Église, avec un succès relatif. La question qui se pose, soixante ans après, est cruciale: peut-on lutter contre des conséquences dont on continue de vénérer les causes ? "


(in Valeurs actuelles, 3/12/2025)


dimanche 2 novembre 2025

Diên Biên Phù - Quand la politique des conférences internationales mène à la défaite

Quand le 10 février, Blanc et Fay lui ont dit avec netteté qu'il fallait évacuer Diên Biên Phù, René Pleven [ministre de la Défense nationale] aurait dû immédiatement susciter un conseil de guerre et soumettre à son appréciation leurs observations et réserves…

(…) le 26 avril suivant doit avoir lieu à Genève une conférence internationale pour établir une paix durable en Extrême-Orient... Or, si la France abandonne Diên Biên Phù, le gouvernement craint de s'asseoir en position de faiblesse à la table des négociations. C'est au contraire la préparation de cette conférence qui sera interprétée par le général Giap, chef des armées viêt-minh, soutenu par la Chine et l'URSS, comme un aveu de faiblesse de la France. Et qui le poussera à l'offensive.

«Si le pire s'est produit, écrira le général Navarre dans son livre Agonie de l'Indochine (Plon, 1956), c'est aussi parce que le gouvernement, sans prendre l'avis du commandement, s'est engagé dans l'engrenage fatal de la conférence de Genève. La décision irréfléchie de tenir cette conférence a complètement changé les données du problème […]. C'est le jour où fut décidée la conférence de Genève que le sort de Diên Biên Phù fut scellé.»


La chute du camp retranché se traduit du côté français par près de 3000 morts et 11721 prisonniers, dont de nombreux blessés qui, pour la plupart, ne reviendront pas... Deux mois et demi plus tard, le 21 juillet 1954, sera scellé le sort de l'Indochine française.


(Extrait d'un article de Valentin Guilloux dans Valeurs actuelles, 22/10/2025)

dimanche 26 octobre 2025

« Les alaouites : de la doctrine cachée au pouvoir exposé »

(…) les héritiers d'une tradition religieuse initiatique et singulière, enracinée dans les replis montagneux de la Syrie (…)

Cette communauté a été nommée alaouite par les Français, lors de leur mandat en Syrie au XXe siècle. Avant on les disait nosayrites, en référence à Ibn Nosayr, un disciple dissident du onzième imam chiite Hasan al-Askari, dans l'Irak abbasside du IXe siècle (…) il aurait élaboré une doctrine ésotérique centrée sur la divinisation d'Ali et l'interprétation symbolique des prescriptions religieuses. Ses partisans, marginalisés dans les centres du pouvoir musulman et persécutés, trouvent refuge dans les montagnes côtières de Syrie (…)

Les alaouites, accusés par leur adversaire de taqia, dissimulation (…)


(…) le cœur de la doctrine alaouite repose sur une trinité (AMS), composée de trois manifestations divines: Ali, la Signification, est le principe divin suprême ; Muhammad, le Nom, en est la manifestation prophétique ; et Salman, chrétien persan converti à l'islam, la Porte, médiateur entre le divin et les hommes (…) Ainsi, de même que l'Un chez Plotin déborde de lui-même pour produire le monde, la Signification s'épanche en Nom et Porte pour rendre le divin accessible.

Beaucoup d'études considèrent que les alaouites professent la transmigration les âmes (métempsychose), croient en un univers structuré par des cycles cosmiques et interprètent les obligations rituelles islamiques comme des vérités spirituelles intérieures. Les interdits alimentaires ne seraient pas systématiquement observés selon les normes islamiques classiques et la consommation d'alcool serait fréquente. Pratiquant une lecture ésotérique du Coran, leur doctrine se trouverait dans des textes réservés aux cercles initiés, et jamais divulgués (…) Seuls les hommes peuvent être initiés, normalement à l'âge de 15 ans. Par ailleurs, on alaouite, on ne le devient pas.


(…) les corpus juridiques classique sunnites les excluent de la Umma (…)

Sous l'Empire ottoman, ils sont considérés comme hérétiques par l'orthodoxie sunnite, et exclus des cadres juridiques du millet.

En l'absence de reconnaissance officielle, ils sont soumis à l'arbitraire local, parfois contraints à payer des taxes exceptionnelles, et périodiquement victimes d'expéditions punitives (…)


Cette situation change à partir de l'installation du mandat français sur la Syrie, à la suite du démantèlement de l'Empire ottoman. En 1920, dans le cadre de sa politique des minorités, la France établit un « État des Alaouites » distinct, centré sur Lattaquié, et séparé du reste de la Syrie mandataire (…) Cet État subsiste officiellement jusqu'en 1936 (…)

Recrutés dans les troupes spéciales du Levant, ils acquièrent discipline, formation, et surtout un statut que leur société d'origine ne leur offrait pas. Parallèlement, les écoles ouvertes par les autorités françaises ou par des institutions missionnaires permettent à une première génération d'alaouites d'accéder à une culture écrite et à des fonctions intermédiaires (…)


En 1963, le coup d'État du parti Baath marque un tournant. Nationaliste, socialiste et se réclamant de l'unité arabe, il attire nombre de jeunes officiers issus de milieux modestes, en particulier alaouites (…)

En février 1966, un nouveau coup d'État interne au Baath porte au pouvoir une faction radicale dominée par des officiers alaouites. Le processus culmine avec l'arrivée au pouvoir de Hafez al-Assad en 1970, à la faveur d'un ultime putsch (…)

Si le régime se présente comme laïc, modernisateur et arabe (…) Le lien communautaire n'est jamais revendiqué publiquement, mais il sous-tend l'organisation d'un État qui se bunkérise (…) le régime (…) concentre les centres de commandement réels - défense, renseignement, finances- entre les mains d'un cercle étroit. Cette double logique, d'apparence pluraliste mais de fonctionnement restrictif, permet au pouvoir d'absorber les contradictions d'un pays multiconfessionnel sans réellement les résoudre.

La communauté alaouite, qui représente environ 10 à 12 % de la population syrienne, se trouve ainsi surreprésentée dans les secteurs névralgiques de l’État (…)

Le régime se présente comme un bastion pro-palestinien de résistance contre Israël et l'impérialisme occidental, tout en nouant des partenariats discrets avec des puissances occidentales lorsque cela sert ses intérêts (…)


La guerre accentue ainsi un double phénomène. D'un côté, la communauté alaouite devient le socle militaire du régime, surreprésentée dans les unités de terrain, les services de renseignement et les milices supplétives. De l'autre, elle devient la cible privilégiée de certains groupes rebelles, non pas en tant qu'individus, mais en tant que groupe assimilé au pouvoir.


(Extrait d'un article d'Antoine Fleyfel, in Bulletin de l'Œuvre d'Orient, 3è trimestre 2025)

mardi 21 octobre 2025

Hamas, la trajectoire d'un acteur en rupture

Le Hamas s'inscrit dans la continuité des Frères musulmans, fondés en Égypte en 1928 (…)

Cette attitude quiétiste, critiquée par les mouvements nationalistes, offre aux islamistes un enracinement social, notamment à Gaza où les Israéliens tolèrent et favorisent leurs réseaux caritatifs pour affaiblir l'OLP, d'obédience laïque ou marxiste (…)


En 1987, la première Intifada éclate, et un prédicateur de Gaza, Ahmed Yassine, franchit un seuil historique: il fonde le Mouvement de résistance islamique,

Hamas (ferveur, zèle). Cette naissance marque une rupture nette avec la stratégie attentiste des Frères musulmans (…)


En 1988, il publie sa charte fondatrice, un texte idéologique dense et sans ambiguïté. Le conflit israélo-palestinien y est défini comme une lutte religieuse existentielle, et non comme un simple conflit territorial. Israël y est perçu non seulement comme un occupant, mais aussi comme un projet sioniste global, que le Hamas promet de combattre jusqu'à sa disparition (…) un mouvement qui entend remplacer l'OLP comme représentant du peuple

palestinien, et fonder une société islamique intégrale (…)


Cependant, c'est avec les accords d'Oslo, signés en 1993 entre l'OLP et Israël, que la fracture devient irréversible. Alors que Yasser Arafat accepte la logique d'un compromis territorial et reconnaît l'État d'Israël, le Hamas opte pour l'escalade et rejette catégoriquement ce processus interprété comme une trahison, un abandon des droits historiques et religieux des Palestiniens. Les années 1994-1996 sont marquées par des attentats-suicides particulièrement meurtriers qui cherchent à saboter la dynamique d’Oslo (…) 

Le recul brutal du marxisme et des idéologies progressistes dans la région laisse un vide que l'islam politique investit (…)


L'échec des négociations entre Israéliens et Palestiniens culmine lors du sommet de Camp David Il en juillet 2000. Deux mois plus tard, la visite provocatrice d'Ariel Sharon sur l'esplanade des Mosquées déclenche une seconde Intifada. À cette occasion, la lutte du Hamas s'organise davantage et devient systématique (…)


Alors que l'Autorité palestinienne perd en crédibilité, le Hamas gagne en popularité.

La mort de Yasser Arafat en 2004 accentue ce basculement (…) le Hamas (…) accepte de participer aux élections législatives de 2006 (…) il remporte les élections (…)


En juin 2007, la tension dégénère. Des affrontements éclatent entre le Fatah et e Hamas qui prend en quelques jours le contrôle total de Gaza (…) En réaction, Mahmoud Abbas dissout le gouvernement d'union et rétablit son autorité en Cisjordanie (…)


Le blocus israélo-égyptien, instauré en réaction à la victoire du Hamas, est d'une sévérité sans précédent. Israël contrôle l'espace aérien, les eaux territoriales et les points d'accès terrestres, tandis que l'Égypte, sous pression internationale, maintient fermé le passage de Rafah pendant de longues périodes. Les conséquences sont dramatiques : effondrement économique, chômage massif, pénurie chronique d'électricité, d'eau potable et de médicaments. La vie quotidienne devient une épreuve permanente, dans une enclave surpeuplée de plus de deux millions d'habitants.

Face à cette pression, le Hamas renforce sa branche militaire (…) Le cycle des conflits armés s'installe: « Plomb durci » (2008-2009), « Pilier de défense» (2012), « Bordure protectrice » (2014) et l'embrasement de 2021 (…) d’autres groupes armés, comme le Jihad islamique palestinien fondé en 1981, mènent également des tirs de roquettes (…) en 2017, une nouvelle charte est publiée adoucissant certains éléments idéologiques, notamment l'appel à la destruction d'Israël et les passages explicitement antisémites. La distinction entre le judaïsme et le sionisme y est affirmée (…) sans toutefois reconnaître Israël (…)


Cependant, à partir de 2017, un rapprochement progressif avec l'Iran s’amorce…


(Extraits d'un article d'Antoine Fleyfel, in Bulletin de l'Œuvre d'Orient, 2ème trimestre 2025)

lundi 21 avril 2025

La guerre du Liban (1975-1990)

"(…) la guerre froide (…) la majorité des chrétiens optent pour l'Ouest et la plupart des musulmans pour l'Est.

Les forces palestiniennes agissent principalement sous l'égide de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) de Yasser Arafat. Les camps de réfugiés sous son contrôle échappent à l'État et attaquent Israël sans coordination avec les autorités libanaises, ce qui exacerbe les tensions.


Les Accords du Caire de 1969 constituent le moment le plus grave. Les chrétiens s'y opposent car ils légalisent la présence palestinienne armée au Liban et autorisent les Fedayin à mener leurs attaques, ce qui déstabilise le pays. Arafat possède désormais un État dans l'État, plus puissant que l'État libanais. 


Sur le plan économique, l'avant-guerre est qualifiée d'âge d’or (…) Mais cette prospérité masque des déséquilibres structurels (…) Cela crée un climat de frustration, surtout chez les chiites. L'un des leurs, l'imam Musa al-Sadr, crée le Mouvement des Déshérités en 1974, origine d'Amal et du Hezbollah.


Le 13 avril 1975, des militants palestiniens ouvrent le feu sur un groupe de Kataeb devant une église d'Aïn el-Remmeneh que leur leader, Pierre Gemayel, inaugure, tuant quatre personnes. En représailles, les miliciens chrétiens tendent une embuscade à un bus de l'OLP transportant des militants et des civils, tuant 27 passagers. De violents combats s'ensuivent alors dans tout le pays…


Début 1976, la Syrie, qui joue le rôle de médiatrice, prépare le déploiement de ses troupes au Liban. À la demande des chrétiens en difficulté, 12 000 soldats syriens interviennent le 1er juin et mènent des opérations contre le MNL, dont les principaux combattants sont palestiniens. Un mois plus tard, la Syrie change de cap : les Syriens bombardent les forces chrétiennes et soutiennent l'OLP.

Cette phase s'achève au sommet de Riyad en octobre qui crée la Force arabe de dissuasion sous l'égide de la Ligue arabe, pour désarmer les milices libanaises et palestiniennes. Majoritairement composée de Syriens au début, elle le devient exclusivement en 1979 et compte 40 000 hommes. La Syrie est désormais au centre du jeu libanais. Elle étend sa domination et maintient un équilibre fragile entre les factions.


Préoccupé par les attaques de l'OLP, Israël lance l'Opération Litani, une invasion limitée, en mars 1978.

(…) la Force intérimaire des Nations unies au Liban (FINUL) est créée afin de surveiller le cessez-le-feu.

Des populations chiites sont déplacées


Le 6 juin 1982, la tentative d'assassinat de l'ambassadeur israélien à Londres par un commando palestinien déclenche l'opération Paix en Galilée, visant à neutraliser l'OLP. Israël occupe le tiers du Liban, du sud jusqu'à l'ouest de Beyrouth, et fait face aux Palestiniens, aux FNL et à l'armée syrienne. L'État hébreu peut compter sur le soutien de ses alliés : l'ALS et les milices chrétiennes. L'invasion mène à l'expulsion de l'OLP, à la pérennisation de la présence de Tsahal dans le sud du pays et à la création du Hezbollah.


Soutenu par l'État hébreu, Bachir Gemayel, chef des Forces libanaises (FL), principale milice chrétienne, est élu président le 23 août 1982. Le 14 septembre, il est assassiné par un membre du Parti social nationaliste syrien (PNPS). Les miliciens chrétiens réagissent violemment, sous le regard de Tsahal, et commettent du 16 au 18 septembre les massacres de Sabra et Chatila, faisant entre 1 000 et


Dans le même temps, chrétiens et druzes s'affrontent dans la guerre de la montagne (1983-1984) (…) Mais les Israéliens se retirent en 1983 (…) Cela laisse place à des combats particulièrement violents entre le PSP de Joumblatt prosyrien, et les FL, soutenues par le président élu, Amin Gemayel…

(…) En quelques semaines, les druzes prennent le dessus : les FL sont expulsées et plusieurs dizaines de milliers de chrétiens fuient.


De son côté, le Hezbollah (…) est accusé d'avoir commis les attentats à la bombe de 1983, qui tuent 63 personnes de l'ambassade américaine, 241 marines et 58 parachutistes français.


En 1991, toutes les milices déposent les armes, à l'exception du Hezbollah…


C'est ainsi que s'achève techniquement la guerre du Liban. Les chrétiens en sortent perdants. Aoun est exilé en France en 1991 et Geagea est incarcéré en 1994. Le pays se reconstruit sans une véritable participation des chrétiens…"


(Extrait d'un article d'Antoine Fleyfel, dans le Bulletin de l'Œuvre d'Orient, 1er trimestre 2025)

samedi 11 janvier 2025

L'écologie : "le grand agrégateur du tout et n'importe quoi"

« Il n’y a pas si longtemps, l’écologie était un phénomène marginal qui sentait la chèvre, évoquait les toilettes sèches, les cheveux longs, les petits oiseaux et s’incarnait politiquement dans des personnalités aussi “charismatiques” que Brice Lalonde ou Antoine Waechter. Et puis… Et puis il s’est passé quelque chose. Aujourd’hui, l’écologie est « une évidence empirique », pour reprendre l’expression de la philosophe Chantal Delsol (…) L’écologie est partout. Derrière une grande diversité de vocables (la nature, l’environnement, le climat, la planète, l’énergie, la biodiversité), elle a tout envahi, tout colonisé. L’entreprise, la finance, le commerce, l’école, l’université, le monde associatif, l’Église : rien n’échappe à son influence, voire à son emprise. Les écologistes ne sont pas directement au pouvoir (les élections leur sont même plutôt défavorables, ce qui explique que certains d’entre eux appellent à prendre quelque distance avec la démocratie), mais le pouvoir met désormais l’écologie à toutes les sauces, la “transition écologique” régnant sur quantité de domaines – l’énergie, le transport, l’industrie, le bâtiment, l’agriculture. Hors l’écologie, et en particulier hors la chasse au dioxyde de carbone (CO2), point de salut ! « L’écologie est le roi clandestin dont parle le philosophe Georg Simmel, reprend Chantal Delsol. Il n’est jamais nommé mais il gouverne tout, il est à la fois omniprésent et invisible. »

(…)  « Je veux que vous ayez peur » , assénait la jeune militante suédoise Greta Thunberg à la tribune de Davos. Or, la peur, nous disait-on, était une passion triste, l’apanage des “trouillards sociaux”, ceux qui, par exemple, redoutent l’immigration, le passage à l’euro, le mariage gay. L’homme moderne, à l’aise dans son temps et tourné vers l’avenir, n’a pas à avoir peur. Et puis, tout à coup, la peur est revenue en grâce. Elle est devenue bonne conseillère (et de même la colère, autre passion triste, parfois requise elle aussi). Le philosophe Hans Jonas était passé par là et sa fameuse « heuristique de la peur » (« ça fait tout de suite beaucoup plus chic », souriait Chantal Delsol) peuvent prendre place dans les dîners mondains. « La peur de ceux qui, pourtant, n’ont pas à avoir peur », observait l’ancien président tchèque Václav Klaus. Une fausse peur, une peur pour jouer à se faire peur, pour montrer que l’on a une belle et vaste conscience, quand les “gilets jaunes”, ces ploucs aux regards étriqués, ont plutôt peur pour leur fin de mois !


Le souci écologique est très présent chez les élites occidentales, non parce qu’elles sont compétentes en climatologie (malgré leurs diplômes, leur niveau culturel est hélas assez faible, surtout en sciences), mais parce que cela permet de se distinguer assez confortablement du commun. « Avez-vous remarqué à quel point ce qui est moral aujourd’hui correspond aux modes de vie de nos élites ? », questionne l’historien Philippe Fabry. Manger bio, se déplacer à vélo, ou au pire en Tesla, isoler les combles de sa maison de campagne, « tout ceci procède de la recherche de distinction sociale, poursuit l’essayiste. C’est ce qu’on appelle la croyance de luxe, qui nous distingue du bas peuple et dont les conséquences éventuelles nous sont épargnées – comme pour l’immigration. » De manière plus générale, ces croyances nous donnent un surplomb moral par rapport au reste du monde, et c’est précisément – qu’on songe aux politiques de l’Union européenne – la seule chose à laquelle nous raccrocher. Nous déclinons, certes, mais nous sommes purs.


Naturellement, on chercherait en vain quelque chose qui ressemblerait à de la science dans ces grands processus d’adhésion collective. « Fondamentalement, l’écologie relève de la mystique , poursuit Bertrand Alliot, organisateur du colloque, ingénieur-maître en gestion de l’environnement et auteur d’ Une histoire naturelle de l’homme (L’Artilleur, 2020). C’est une mystique du salut. Certaines personnes sont convaincues que nous vivons une crise existentielle et qu’il faut donc s’employer à trouver des issues à cette crise. » Ce sentiment n’est pas étonnant en soi ; il est la conséquence de l’effondrement des grands récits qui ont soutenu et animé nos sociétés. Quand, au XIXe siècle, le christianisme s’enfonce dans ce qu’on peut appeler une crise de plausibilité, le socialisme, qui en est un mauvais décalque, vient alors prendre le relais. Il s’effondre à son tour, bruyamment, et le monde, en tout cas le monde occidental, se trouve soudainement orphelin de ses utopies. Il lui faut une grande cause, un grand objet auquel se vouer. Les Grecs vénéraient l’Être, le Moyen Âge adorait Dieu, la Renaissance s’enticha de la Nature, puis ce fut l’Homme à l’époque moderne ; c’est aujourd’hui la Planète ; qu’on songe un instant à l’Onu lançant son “Arche de l’espoir” ou rédigeant une “Charte de la Terre”.


Bien sûr, le souci de la planète ne vient pas de nulle part et ses manifestations ont beau être parfois grotesques, elles ne sont pas intrinsèquement absurdes. La question des dégâts causés par l’activité humaine sur l’environnement est une question importante. Le problème est qu’elle devrait demeurer essentiellement technique, froide et austère, et non prendre feu, devenir une cause. La problématique de la gestion des eaux usées peine à combler une âme exaltée, c’est entendu ; l’ennui est que si on laisse ces belles âmes, qui exigent toujours de voir les choses en plus grand, en plus grave, s’emparer de ces questions, elles auront tôt fait de transformer un problème en catastrophe. Le sujet lui-même devient secondaire. Peu importe le parfum, pourvu qu’on ait l’ivresse. « La crise perdure mais elle change de forme, poursuit Bertrand Alliot.

Le pétrole, les ressources, les pluies acides, la couche d’ozone… La crise du climat patine un peu ces temps-ci, car le récit apocalyptique est dur à tenir dans la longueur, mais sa sœur jumelle, la crise de la biodiversité, avec la fameuse “sixième extinction”, vient utilement la soutenir. »

Cet aspect mystique explique aussi pourquoi la simple discussion du diagnostic de crise est interdite. Le diagnostic est sacralisé parce qu’il autorise quelque chose, il protège l’idéologie salvatrice. Et quel meilleur verrou, quel coffre-fort plus sûr que La Science (avec des majuscules) ? Ainsi la chose n’est plus discutable et Radio France peut tranquillement déclarer que, désormais, les personnalités qui doutent encore de la science climatique (laquelle leur a toujours été très familière, comme chacun sait) ne seront plus invitées sur les antennes de la station. « Désormais la science protège le mythe, sourit Bertrand Alliot. C’est la grande inversion de notre temps. »


Car nous en sommes là ; des salauds, des pauvres types, des complotistes, des terre-platistes, des négationnistes – tout est permis. Pas de planète pour les ennemis de la planète ! D’où viennent cet aveuglement et cette rage ? (…) Par ailleurs, au-delà de cette angoisse existentielle, l’intransigeance de ces militants vient du fait que, concrètement, il est difficile de mener l’existence décroissante que requiert la nouvelle doxa du salut de la Terre ; « cela demande beaucoup d’efforts, une discipline énorme, qui s’applique à tous les moments de l’existence. C’est un sacerdoce », souligne encore Bertrand Alliot. Seuls les “purs” y parviennent ; or, si leur combat reste isolé, il sera vain : d’où leur extrémisme, leur radicalité.


« Il y a aussi une espèce de fuite en avant, notamment dans le discours, parce que le réel se dérobe aux prévisions catastrophiques », appuie Benoît Rittaud, mathématicien et président de l’Association des climato-réalistes. Quand l’Onu annonce que « l’effondrement climatique a déjà commencé » alors que les gens ne voient rien venir de spécial – seulement des inondations et des sécheresses comme il en a toujours existé, à part que celles d’aujourd’hui sont grossièrement médiatisées -, on se doute bien que quelque chose va finir par se rompre, qu’un voile va se déchirer. (…) Où est la science, là-dedans ? Le réchauffement climatique n’est plus un objet scientifique ; il est devenu « le grand agrégateur de tout et n’importe quoi » (…) »


(extraits d’un article de Mickaël Fonton, dans Valeurs Actuelles, 5/01/2025)

dimanche 29 septembre 2024

La baisse de la natalité en France : tendance nationale suicidaire

Selon un sondage Ifop de 2022, 30% des Françaises en âge d'avoir des enfants affirmaient ne pas en vouloir. 

Parmi les raisons avancées :

- 91% estimaient que la maternité n'était pas nécessaire à leur… épanouissement personnel 😶 ;

- 81% donnaient des raisons d'ordre climatique et politique ;

- 63% des raisons financières et familiales.


« Nous sommes entrés dans une société de l'hypercontrôle avec une projection du projet de vie, d'une maîtrise de sa vie dans tous les détails, notamment avec la publicité de sa réussite sur les réseaux sociaux (…) c'est parce qu'elle confond la naissance avec un projet que notre époque menace le règne du vivant (…)

Notre époque considère le vivant comme un stock de ressources à administrer et à maîtriser. On va gérer le corps des individus comme des réserves de gamètes.

Il faut lire le vocabulaire des techniciens de la reproduction artificielle, c'est à frémir (..) 


Cela déséquilibre tous les réseaux d'interdépendance naturelle. Je pense que c'est la même attitude, cette crise existentielle de la population occidentale, qui nous conduit actuellement à la catastrophe écologique. Cela me semblait d'ailleurs un peu paradoxal de prétendre défendre le vivant en étant engagé dans un combat écologique, tout en refoulant ce qui, en nous, nous rend vivants. C'est-à-dire précisément cette pulsion de donner, de transmettre (…)


Je pense à cette phrase de Hannah Arendt, qui écrit en pleine menace nucléaire: « La natalité est la catégorie politique par excellence. » C'est uniquement parce qu'il y a des petits nouveaux qui viennent au monde que l'on peut imaginer un avenir commun, qui soit toujours inédit (…)


Il est très intéressant de noter que l'une des rares institutions à avoir toujours dénoncé l'ingérence de l'État dans les corps est l'Église catholique. Par exemple, ses dénonciations des politiques malthusiennes dans le tiers-monde dans les années 1970. Or, j'ai découvert que dans son livre posthume, "Les aveux de la chair", publié en 2018, Michel Foucault a consacré les dix dernières années de sa vie à la lecture des Pères de l'Église, sur la question du mariage, de la procréation et de la sexualité en général. Foucault est le seul philosophe à avoir théorisé le "biopouvoir", c'est-à-dire le moment où la politique va s'immiscer dans l'intimité biologique de ses citoyens pour non plus les dominer, mais les gérer. Je m'attendais à lire sous sa plume une dénonciation de la morale sexuelle rigide de l'Église catholique. Or, c'est là que j'y ai lu les choses les plus belles sur la dignité de la procréation. Il a eu l'honnêteté intellectuelle d'aller lire les textes et de les restituer en historien avec une grande fidélité et une grande intelligence, sans forcément partager les points de vue qui étaient développés. Il nous dit ainsi que les Grecs anciens étaient beaucoup plus coercitifs sur les questions de morale sexuelle que les Pères de l'Église.

En revanche, la nouveauté, c'est que l'Église catholique va voir dans la sexualité et ensuite dans la procréation, ce que Foucault appelle un processus de subjectivation, c'est-à-dire un processus par lequel le sujet advient à lui-même et acquiert une dignité d'enfant de Dieu. Foucault cite notamment dans son livre Clément d'Alexandrie qui, au IIè siècle, écrit que la sexualité n'a pas d'abord pour but la procréation d'enfants, mais l'union des couples à l'image de Dieu. Avec Clément, Foucault montre que procréer, c'est poursuivre la création divine en donnant à Dieu des âmes à aimer. C'est superbe.

Faire un enfant, c'est rendre grâce, au sens littéral du terme. C'est-à-dire rendre à Dieu une partie des grâces reçues en lui offrant la plus belle chose que l'on puisse offrir à un dieu d'amour, c'est-à-dire un être à aimer."


Extrait d’un entretien avec Marianne Durano, auteur « Naître ou le néant: Pourquoi faire des enfants en temps d'effondrement? » (in Valeurs Actuelles, 26/09/2024)