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mercredi 4 février 2026

« Car du jour où Louis XIV décida d'adopter et d'agrandir le château de son père jusqu'à sa mort, Versailles ne cessa de changer de visage, ses pièces de destination, de voir son ordonnancement modifié du tout au tout, ce qu'on admirait la veille détruit pour faire place à de nouveaux agrandissements (…)


Chantier colossal, le château et le domaine de Versailles mobilisèrent (…) jusqu’à 36 000 ouvriers simultanément. Le coût fut lui aussi colossal: quelque 80 millions de livres - l'équivalent d'autant de journées de travail d'un ouvrier de l'époque, et l'exact montant du déficit du budget de l'État à la mort de Louis XIV. Le coût humain le fut hélas également, les morts sur le chantier se comptant par milliers - 1320 pour les seules années 1684-1685, alors que commençaient les travaux de détournement d'une partie des eaux de l'Eure, chantier qui fut particulièrement mortifère.

Car parmi les prodiges réalisés pour Versailles, le moindre ne fut pas de remporter ce qu'on a appelé la "bataille de l'eau": à savoir alimenter un réseau de jets d'eau et de fontaines unique au monde, disposé en un lieu qui n'offrait presque aucune ressource de ce côté-là. (…) sur les 80 millions de livres du coût total de Versailles, cette bataille de l'eau, à elle seule, en mobilisa 25 (…)


Par sa proximité physique avec ses courtisans, Louis XIV leur proposait un modèle vivant de maintien digne, grâce à cette attitude pleine de noblesse et de majesté qu'il avait forgée par la pratique de la danse : « Forme corporelle de la politesse, le maintien participait de cette recherche de la maîtrise de soi propre à la société de cour, d'une véritable ascèse du comportement qui, là encore, dérivait du modèle royal » offert par Louis XIV, analyse Alexandre Maral (…) Et c'est ainsi que le roi voulait aussi la noblesse, soumise, dit Alexandre Maral, aux « vertus sociales de civilité, d'urbanité, de galanterie », de modération, qui est aussi l'idéal proposé par le théâtre de Molière (d'où la grande connivence entre les deux hommes), à mille lieues des extravagances, des emportements et des furies qui avaient dominé la noblesse au temps de la Fronde. Soulignant l'influence de Versailles sur les hommes qui l’habitaiet, La Bruyère peut ainsi écrire : « La cour est comme un édifice bâti de marbre : je veux dire qu’elle est composée d’hommes fort durs, mais fort polis. »


(…) c’est ainsi que l'avait voulu Louis XIV, comme il l'explique dans ses Mémoires pour l'instruction du Dauphin: « Il y a des nations où la majesté des rois consiste, pour une grande partie, à ne se point laisser voir, et cela peut avoir ses raisons parmi des esprits accoutumés à la servitude, qu'on ne gouverne que par la crainte et la terreur ; mais ce n'est pas le génie de nos Français, et, d'aussi loin que nos histoires nous en peuvent instruire, s'il y a quelque caractère singulier dans cette monarchie, c'est l'accès libre et facile des sujets au prince. » Ainsi, comme le note Dangeau, « le roi ne pouvait plus se promener dans ses jardins sans être accablé par la multitude du peuple qui venait de tous côtés, et surtout de Paris » (…) 

Ce libre accès aux souverains avait encore cours sous Louis XVI. Ainsi, durant l'été 1778, Marie-Antoinette, incommodée par sa grossesse, prit l'habitude de promenades nocturnes sur la terrasse du parterre du Midi, accompagnée d'un petit orchestre à vent. Le bruit s'en répandit, et bientôt, rapporte Mme Campan, « tous les habitants de Versailles voulurent jouir de ces sérénades », et la foule s'y pressa parfois jusqu'à 3 heures du matin. La femme de chambre de la reine note qu'au début, celle-ci s'amusait d'y côtoyer de simples particuliers, parfois même assis à côté d'elle sur le même banc ; mais qu'elle finit par en être incommodée et replier ces promenades dans un bosquet fermé au public. Anecdote significative d'un repli final de la famille royale sur la sphère intime au détriment de la fonction de représentation, oubliant le mot de Louis XIV à la dauphine: « Nous nous devons tout entiers au public » - oubli qui ne fut pas pour rien dans la chute de la monarchie… »


(extrait d'un article de Laurent Dandrieu in Valeurs actuelles, 28/01/2026)

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