Nous en espérions un printemps, il en est venu une tempête. Ce constat désabusé sur le concile Vatican II n'est pas sorti de la bouche d'un de ses contempteurs, mais de l'homme qui sans doute l'a le plus marqué de son empreinte : le pape Paul VI lui-même.
C'est l'un des nombreux paradoxes du Concile, que ceux qui en espéraient le plus un profond renouvellement aient dû souvent constater qu'il fut au contraire suivi d'une crise sans précédent, sans pour autant qu'ils remettent en cause ni sa nécessité ni ses orientations fondamentales.
Soixante ans après sa clôture, le Concile continue de susciter débats et publications. Deux ouvrages ont salué cet anniversaire. Nouvelle Histoire du concile Vatican II, d'Yves Chiron, sans renouveler le sujet, a le mérite de fournir une synthèse aussi claire que possible sur un sujet aussi touffu. Plus fouillée et novatrice, une nouvelle traduction de Vatican II, l'histoire qu'il fallait écrire, du vaticaniste italien Roberto de Mattei, revendique une approche originale : alors que le débat continue de faire rage entre ceux qui interprètent le Concile à la lumière de la continuité de la Tradition et ceux qui y voient une rupture, l'historien explique qu'il est impossible de trancher sans considérer le déroulement du Concile lui-même, et que les conditions dans lesquelles les textes conciliaires ont été élaborés sont un élément essentiel de l'analyse du sens même, si controversé, de ces textes.
L'un des éléments de « la sanctuarisation idéologique » du Concile, pour reprendre l'expression de Guillaume Cuchet, réside dans le fait qu'il aurait été, selon ses thuriféraires, un événement spirituel intense où le souffle de l'Esprit saint aurait tout emporté. La lecture de Roberto de Mattei évoque tout autre chose, un affrontement intense entre deux visions de l'Église, l'une traditionnelle et l'autre révolutionnaire, qui passe certes par des disputationes théologiques, mais aussi par d'innombrables manœuvres de couloir, luttes d'influence et même conspirations diverses. On décrit souvent le Concile comme la victoire d'une majorité "progressiste" (l'expression est réductrice mais elle fut utilisée par Paul VI lui-même) sur une minorité conservatrice ; Roberto de Mattei, dont le livre fait souvent penser aux travaux d'Augustin Cochin sur la Révolution française, montre qu'il s'est agi en réalité de l'affrontement de deux minorités se disputant les votes du Marais, et que le camp "progressiste" ne l'a emporté que pour des raisons qui n'ont pas grand-chose à voir avec le fond des choses ni avec l'Esprit saint...
La première de ces raisons est une meilleure organisation et une meilleure habileté manœuvrière, guère regardante sur les moyens - comme de bloquer administrativement une pétition contraire à ses propres positions pour que, arrivée hors délais, elle ne soit plus recevable ; ou bien faire pression sur le pape pour qu'il exclue d'une commission un père conciliaire jugé "intégriste" (en l'occurrence Mgr Lefebvre).
La deuxième est le soutien de ce qu'Yves Chiron appelle le « péri-concile» : si Benoît XVI a évoqué un « Concile des médias » qui aurait déformé le sens du Concile réel, il est en réalité artificiel de les séparer car le Concile se jouait aussi à l'extérieur, et surtout dans les médias, dont les analyses instauraient un climat, très favorable à une révolution dans l'Église, qui influença grandement les milliers de pères conciliaires, lesquels, contrairement à ce qui se passe durant un conclave, ne furent pas coupés du monde durant les trois années qui englobèrent les quatre sessions du Concile.
La troisième supériorité du camp progressiste fut le soutien des papes Jean XXIII et Paul VI, et notamment du second, dont l'encyclique Ecclesiam suam, publiée en 1964, résume l'esprit qu'il a entendu donner au Concile : celui d'un dialogue bienveillant avec le monde. C'est l'un des paradoxes de Vatican II : suggéré à Jean XXIII par des cardinaux conservateurs qui en espéraient l'édification d'un rempart contre les assauts renouvelés du modernisme, et alors que les consultations menées en amont auprès des pères conciliaires penchaient massivement pour une condamnation du relativisme moderne, le Concile, qui rejeta les textes préparés à l'avance par la curie romaine, accoucha d’une ouverture au monde et d'un catholicisme libéral à l'opposé de ces intentions initiales. La condamnation du communisme, qu'il paraissait à beaucoup urgent de renouveler alors qu'il était au faîte de sa puissance mais aussi de sa séduction sur les esprits chrétiens, fut bloquée par le camp progressiste avec le soutien des papes qui s'y étaient engagés auprès des représentants de l'orthodoxie russe, en échange de leur venue au Concile. Un exemple parmi d'autres de ce soutien constant des papes aux progressistes réside dans la présence, parmi les experts désignés par Jean XXIII pour épauler les pères conciliaires, du père Yves Congar, pourtant condamné par Pie XII pour ses vues hétérodoxes, qui ne se cachait qu'à peine de vouloir protestantiser l'Église par détestation de « l'esprit romain » et qui, pourtant, contribua de manière décisive à bien des textes de Vatican II...
Ceux-ci furent cependant l'objet de batailles d'amendements acharnées qui en font des textes de compromis, ce qui n'arrangea pas leur style déjà nébuleux et favorisa les querelles d'interprétation qui surgirent après le Concile : comme le note Roberto de Mattei, « l'abandon du langage thomiste, clair et rigoureux, n'a pas été sans conséquences sur le plan théologique ». Et de citer Marcel De Corte : « En répudiant le langage, signe des concepts, on a répudié les choses, et en répudiant les choses, on est entré d'un seul coup, au grand étonnement des pères eux-mêmes ou de la plupart d'entre eux, dans la subversion et dans la révolution permanente. »
Sans procéder à des préconisations précises, les textes de Vatican II ont en effet été perçus comme l'entrée dans une nouvelle ère qui permettait toutes les innovations, liturgiques ou théologiques, et l'abandon des anciennes disciplines. Si Paul VI mit en garde rapidement contre cette façon de voir, rien n'y fit et le modernisme s'engouffra dans la brèche ouverte dans le rempart de la Tradition, laissant entrer dans l'Église, selon l'aveu angoissé du pape lui-même, « les fumées de Satan ».
Le dernier paradoxe du Concile est qu'il se ralliait à la modernité alors que celle-ci, note Roberto de Mattei, « était à la veille d'une crise profonde, qui montrerait ses premiers symptômes quelques années plus tard, avec la révolution de 1968. Les pères conciliaires auraient dû accomplir un geste prophétique en défiant la modernité plutôt qu'embrasser son corps en décomposition ». Il cite l'abbé Laurentin, correspondant du Figaro au Concile, qui notait : « Les requêtes du mouvement de Mai 68 coïncidaient, dans une large mesure, avec les grandes idées du Concile. » Le résultat fut le même dans les deux cas : le triomphe du relativisme, malgré les efforts ultérieurs de Jean-Paul II et Benoît XVI pour en extirper l'Église, avec un succès relatif. La question qui se pose, soixante ans après, est cruciale: peut-on lutter contre des conséquences dont on continue de vénérer les causes ? "
(in Valeurs actuelles, 3/12/2025)

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